semaine 33

Rechercher

En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Gabrielle Lefèvre
Le blog de Gabrielle Lefèvre

Tous les billets

07 juin 2017

Pétillements pédagogiques : la Petite école

« Les enfants ont des niveaux d’apprentissage très différents, si certains commencent à lire, pour d’autres reconnaitre deux formes les mêmes est encore impossible … Tracer sans déchirer le papier reste une tâche trop difficile. Alors travailler le dessin, observer, recopier, recommencer à tracer des ronds, des carrés encore et encore. »

« Les enfants avancent dans l’écriture et la lecture : Khaled commence à savoir tracer certaines lettres … Walid depuis lundi commence à lire, il est heureux et est dès lors très appliqué au cours. Un exercice de calligraphie ce matin, leur apprendre à recommencer une fois, deux fois, trois fois … jusqu’à ce que le mot artichaut soit parfaitement écrit. »

Ces extraits du blog de la Petite école nous offrent une belle rencontre avec des enfants qui apprennent l’école.

Ils sont une dizaine, d’origines diverses même s’ils étaient syriens en majorité, l’été 2015, lorsque les réfugiés de l’abominable guerre en Syrie demandaient l’asile chez nous, dans ce Bruxelles multiculturel, à la fois cœur de l’Europe et frileusement replié dans son carcan communautariste. Deux enseignantes, Marie Pierrard et Juliette Pirlet et des volontaires au grand cœur ouvrent une « école éphémère » dans le Parc de la Rosée  à Anderlecht afin d’y accueillir des enfants privés d’école à cause des guerres et de l’exil. En février 2016,  parce qu’il est apparu évident qu’il fallait un lieu de transition pour les enfants de migrants ayant été déscolarisés longtemps, est née la « Petite école », porte d’entrée vers un parcours de réussite scolaire. On y apprend les bases de la langue française mais surtout « les codes de l’école, l’estime et la confiance en soi nécessaire pour affronter une institution jamais fréquentée auparavant, la force de quitter son environnement familial qui, jusque-là avait été l’unique horizon de l’enfant, son refuge dans une vie déjà marquée par de nombreux traumas. »

 La Petite école a d’abord fonctionné grâce à des enseignants bénévoles, ensuite avec deux enseignantes mi-temps détachées par la Fédération WB et quatre volontaires. La « Petite école des devoirs » a ouvert ses portes en janvier 2017. Trois volontaires supplémentaires suivent les enfants dans leur scolarisation.

Une réalisation belle comme l’espoir d’un monde meilleur, un projet utilisant les meilleurs principes pédagogiques, innovant grâce à l’expérimentation ce qui lui permet de devenir un modèle pour toux ceux qui souhaitent accueillir au mieux des enfants en souffrance. Telle est l’ambition de l’asbl RED/Laboratoire pédagogique expliquée ici : https://www.bonnescauses.be/media/21812/la-petite-ecole-dossier-de-pre-sentation.pdf

Découvrez ces enfants, leurs peurs, leurs joies, leurs sourires, leurs larmes, racontés au jour le jour dans le blog  http://redlabopedagogique.tumblr.com/

C’est beau comme l’humanité.

Extrait concernant l’atelier de psychomotricité: « Oussainatou aime se déguiser, jouer à cache-cache puis se balance fort et haut dans le hamac. Alhassan se déplace silencieusement dans l’espace, il est rapide et habile. Madina explore, joyeusement, libère son corps. Sur le chemin du retour, les enfants sautillent. Ils rigolent, se disputent gentiment. Ils marchent comme un peu plus sereinement, un peu plus librement. »

  • Un journal de la Petite école (janvier – mars 2017) est vendu au prix de 10€, en soutien au projet.  Pour tout don complémentaire : Compte Triodos de RED/Laboratoire pédagogique: BE315230 8043 0455. Mention: La Petite Ecole
  • Adresse : 139, Blvd du Midi 1000 Bruxelles
Image: 

Libérer le geste, colorer les émotions: l'école cela s'apprend. Photo © la Petite école

06 juin 2017

Ah ! Les balles à blanc...

&

Image: 

Ah! Les balles à blanc
La contagion
L'impatience d'agir
Ah! Les violentes soutanes
Qui pleurent en public
Et planent au-dessus du soupçon
Ah! Les fureurs glaciales
Après tout ce qu'on a fait pour toi
Les instants d'oubli
Ah! La beauté rebelle
De la fine fleur
Au rire obéissant
Par calcul et par intérêt
Ah! La vie de la rue vue à la télé
L'image évanouie
De tout l'or du monde
Ah! La vie lui manque
Au présent tourmenté
Indéchiffrable

02 juin 2017

Il y a cinquante ans: Le séisme de juin 1967

Événement incommensurable. L’adjectif qu’utilise G. Corm[1] pour qualifier la nationalisation par Nasser en 1956 du canal de Suez – et l’agression perpétrée en riposte par une coalition anglo‑franco­-israélienne contre l’Égypte – s’applique tout autant à la guerre de juin ‘67. À onze ans d’intervalle, les deux événements apparaissent d’ailleurs liés. Si les séquelles de l’opération « tripartite » de 1956 portaient en germe le conflit de 1967, la défaite arabe porta un coup mortel aux espoirs arabistes nés avec l’« affaire de Suez ». Et les similitudes entre les deux crises sont nombreuses. À commencer par les motivations israéliennes et la « préparation » de l’opinion qui les ont précédées.

La troisième guerre israélo‑arabe ne se solda pas seulement par la victoire écrasante des armées israéliennes sur les forces de l’Égypte, de la Syrie et de la Jordanie. Ces six jours ‑ du 5 au 10 juin ‑ allaient en effet bouleverser de fond en comble le Proche-Orient arabe et marquer profondément la société israélienne elle-même. Plus, les retombées du conflit allaient affecter l’ensemble du monde musulman. Et, au‑delà, la scène internationale. Coup d’œil rétrospectif sur les effets d’un tremblement de terre.

«Guerre des six jours»: la formule fait désormais partie du vocabulaire historico‑politique courant. Sans que ceux qui l’utilisent ne perçoivent que fort peu ce qu’elle eut d’humiliant pour « les Arabes ». Une formule qui apparaît au demeurant comme le produit durable d’une jubilation intense, partagée à l’époque par les Israéliens comme par de larges fractions de l’opinion occidentale.

Du génocide aux brodequins: la manipulation érigée en art

Qui se souvient encore des couplets dithyrambiques sur l’éclatante victoire du « David » israélien sur le « Goliath » arabe? Une jubilation qui, e. a. en France, avait réuni l’opinion de droite – se sentant vengée par la « raclée » administrée « aux Arabes » cinq ans après la perte de l’Algérie – et une bonne partie de l’opinion de gauche. Rappelons, pour l’une, les commen­taires de Paris‑Match sur les soldats égyptiens « retirant leurs bottes pour mieux fuir dans le désert »[2]. Pour l’autre, la campagne médiati­que présentant « le petit État juif » comme menacé d’un nouveau génocide vint faire comme un écho à l’équation « Nasser=Hitler » formulée en 1956 par le « socialiste » Guy Mollet[3]. Et force est de constater qu’aujourd’hui encore, ni les analyses, ni les « révélations » faites depuis ne semblent être venues à bout des croyances inculquées à l’époque: quant au déclenchement du conflit, quant à la réalité de la menace arabe, quant aux motivations des protagonistes.

Plusieurs généraux israéliens ‑ et non des moindres ‑ se sont pourtant chargés de démentir, non seulement les allégations d’une menace « génocidaire », mais jusqu’aux intentions arabes d’attaquer Israël. Ainsi, le général Matityahou – Matti – Peled, membre de l’état‑major de Tsahal en ‘67 et qui allait devenir l’un des ténors du pacifisme israélien[4], reconnaissait en 1972 que «  la thèse selon laquelle [...] Israël combattait pour son existence physique n’était qu’un bluff ». La même année, Ytzhak Rabin, qui avait commandé ledit état‑major, mettait en doute, dans une inter­view au journal Ha’aretz, les intentions belliqueuses de Nasser: « je ne pense pas que Nasser voulait la guerre. Les deux divisions qu’il envoya dans le Sinaï le 14 mai, n‘auraient pas suffi pour lancer une offensive contre Israël. Il le savait et nous le savions ». Enfin, quelques années plus tard, Moshe Dayan, minis­tre de la Défense de l’épo­que, faisait la part des choses en ce qui concerne le « jusqu’au‑boutisme » syrien, pourtant dépeint comme l’une des raisons majeures des « craintes » israéliennes: « j’ai commis une erreur en permettant la conquête du Golan en juin 1967... J’aurais dû empêcher cela, car les Syriens ne nous menaçaient pas à l’époque »... Des déclarations qui, au regard de leurs auteurs[5], suffiraient en elles-mêmes à démontrer que la guerre de juin ne fut ni une guerre de riposte et de  « légitime défense »[6], ni ‑ comme on l’affirma par la suite ‑ une opération préventive justifiée par l’imminence d’une attaque ennemie. Force est toutefois de constater que ces déclarations n’eurent pas l’impact auquel on aurait pu s’attendre.

Piéger Nasser

Le discours, essentiellement travailliste, qui, dès la fin de la décennie suivante[7], allait stigmatiser une «perte d’âme» imputée à l’arrivée au pouvoir de la droite israélienne, n’était certes pas exempt d’arrière-pensées auto-justificatrices. Ni la politique d’ex­pulsion et de colonisation, ni celle des  « représailles » ne furent en effet l’apanage de la droite israélienne: en 1977, à la veille de la victoire électorale du Likoud, 11.000 colons étaient déjà installés dans quelque 80 « points d’implantation » au-delà de la Ligne verte. Et, en dépit des mythes nourris à l’époque par la gauche occidentale, divers historiens ont montré toute la relativité du socialisme à l’israélienne[8]. Maxime Rodinson nous rappelle aussi comment, au début des années ‘60, « l’amollissement » d’Israël – indifférence croissante aux idéaux du sionisme, chute drastique de l’immigration juive et exode des cerveaux – s’accompagna d’une popularité croissante de la politique extérieure, plus « conciliante », du gouvernement de Levi Eshkol et de son ministre des affaires étrangères, Abba Eban[9]. Et souleva les appréhensions de milieux militaires et d’une droite travailliste regroupée autour de David Ben Gourion, de Moshe Dayan et de ... Shimon Peres. Dans son livre The Accidental Empire: Israel and the Birth of the Settlements, 1967-1977, le chercheur israélien Gershom Gorenberg[10] montre que les dirigeants travaillistes – Ygal Allon, Yisraël Galili, Golda Meir, Moshé Dayan et Shimon Peres – se sentirent au lendemain de la victoire, brusquement ramenés à ce qu’ils ressentaient comme  « les jours Glorieux » de leur jeunesse d’avant la creation de l’Etat. Une ivresse qui, selon Gorenberg, les empêcha de s’opposer aux projets de colonisation des Territoires, même si certains d’entre eux en prévoyaient les consequences. Sans négliger le fait, bien sûr, qu’au sein du Parti travailliste, des personnalités comme Y. Allon ou Y. Galili, issus De l’Ahdut Ha'avoda et du Mouvement unifié des  Kibbutzim, ou comme S. Peres et M. Dayan du Rafi[11], n’avaient jamais cessé d’être des partisans du  « Grand Israël ».

Dès lors, cette aile « activiste » allait s’efforcer de contrer ce qu’elle considérait comme une « démobili­sation » et d’imposer sa ligne. En provoquant – par des déclarations menaçantes et des opérations de « représailles » disproportionnées – le raidissement des voisins arabes[12]. En utilsant aussi au mieux une « rhétorique » arabe – aussi incendiaire qu’insensée – comme une arme de choix pour alimenter les craintes de la population israélienne et se gagner l’opinion occidentale. L’on se limitera ici à rappeler les propos attribués au chef de l’OLP « première mouture »[13], Ahmed Choukeiry, selon qui il s’agissait de « jeter les Juifs à la mer »…

Les « faucons » israéliens réussirent donc à piéger un Nasser acculé aux gestes « forts » par les surenchères et les critiques de ses rivaux arabes. Ainsi, la fermeture par le Raïs du détroit de Tiran, le 23 mai 1967, est aujourd’hui encore présentée comme le casus belli qui rendit inévitable le déclenchement des hostilités. Incontesta­blement problématique pour Israël[14], le blocage de la liberté de navigation dans le golfe d’Akaba, n’en apparaissait pas moins comme d’autant plus supportable que Washington et Londres avaient mul­tiplié les assurances d’y remédier rapidement. Des pressions auxquelles croyait apparemment Abba Eban. Nasser, par contre, appa­raissait comme le grand bénéficiaire d’une mesure éminemment symbolique : en « refermant » le golfe d’Akaba, il retirait à Israël son seul acquis de l’expédition de Suez de 1956. Et montrait par la même occasion sa « détermination » à défendre l’allié syrien[15], clouant le bec à ceux qui dénonçaient son « inaction ». C’est là sans doute que réside l’explication de l’attaque « préventive » israélienne. La troisième guerre israélo‑arabe apparaît ainsi comme le résultat du choix des « faucons » israéliens : celui de l’option militaire afin d’éviter que l’« escalade » égyptienne ne débou­che, comme l’espérait Nasser, sur une remise en cause négociée des acquis israéliens de 1948 et de 1956.

Hubris

II reste que la guerre de 1967 sanctionna – ou plutôt accéléra – un « tournant idéologique » en Israël. Les conquêtes israéliennes[16] s’avérèrent en effet rapidement « empoisonnées ». Et particulièrement celle des lieux saints de Jérusalem‑Est et d’Hébron, dont la « libération » allait conférer à la guerre une « signification messianique »[17]. Un « appel de Dieu » qui allait galvaniser le sionisme religieux et stimuler la politique de colonisation des territoires palestiniens. Cette victoire sans précédent – et l’alliance américaine – allaient, d’autre part, développer une euphorie et un sentiment d’invincibilité propices à toutes les intransigeances : un hubris, une démesure qui, selon les Anciens, voue inéluctablement à leur perte ceux dont ils se rend maître.
Curieusement, cette nouvelle « arrogance » – cou­plée à l’émergence d’une nouvelle génération qui, comme dans les autres communautés juives, s’ouvrait aux souvenirs du génocide hitlérien[18] – allait, face aux critiques de plus en plus nombreuses (et parfois à forte odeur de pétrole) portées à la politique israélienne, favoriser une certaine paranoïa : « le monde entier est contre nous »… D’où le paradoxe d’un renforcement du sentiment obsidional au moment où la puissance militaire israélienne éclatait au grand jour.

Les années d’après‑guerre allaient aussi connaître une prospé­rité économique accrue, précipitant la désuétude de principes et de « valeurs », nous l’avons vu, déjà érodés. Au ein brera –  « c’est la seule solution» – traditionnellement invoqué pour justifier, face aux doutes, la politique arabe d’Israël, devait succéder une réplique moins scrupuleuse: nou!? – « et alors?! »[19]. Enfin, cette prospérité allait souligner les disparités sociales entre une élite ashkénaze et les laissés pour compte sépharades du  « miracle israélien ». Évolutions cumulées qui traçaient une voie royale à l’arrivée au pouvoir, dix ans plus tard, de la droite revendiquée.

Vers la « pax americana »

À la faveur de la défaite des « tuteurs » arabes, la guerre stimula le développement d’une résistance palestinienne autonome. Le Fatah se fit le champion de « l’autonomie de décision » palestinienne par rapport aux régimes « frères ». Une va­gue «marxiste», dénonçant les insuffisance du « socialisme arabe », déferla également sur la région[20]. Juin ’67 fut, enfin, suivi d’une série de bouleversements politiques[21]. Évolutions qui purent laisser croire à une nouvelle radicalisation « à gauche » du monde arabe, mais qui s’avérèrent éphémères. Le « tournant » de 1967 fut en effet essentiellement marqué par la montée en puissance des monarchies pétrolières qui allaient devenir, écrit G. Corm, « les vrais arbitres de la situation dans le monde arabe ». Un « arbitrage » qui, sur le plan international, allait favoriser le recul de l’URSS au Proche‑Orient et les succès de la diplomatie américaine.

Malgré les « trois non » –à la reconnaissance d’Israël, à l’armistice, à des négociations – du sommet arabe de Khartoum (août 1967), les dirigeants arabes réunis dans la capitale soudanaise allaient se priver de leur seul atout. En décidant, conformément aux vœux des pétro-­monarques, que « l’arme du pétrole » ne serait pas employée contre les puissances protectrices d’Israël. Khartoum, poursuit Corm, créa donc « une impasse lourde de conséquences », dont Henry Kissinger allait saisir toute la portée. Imposant à la Russie soviétique un retrait du Proche-Orient auquel la Russie poutinienne n’allait mettre fin qu’en… 2015, avec l’intervention en Syrie. Dear Henry allait peu à peu forcer les gouvernants arabes à reconnaître dans les États‑Unis le seul recours sur les plans économique, politique et militaire. Une « impasse » dont Sadate tirerait bientôt les leçons « en se débarrassant des Soviétiques (1973), en intégrant totalement l’Égypte dans le réseau des intérêts américains, puis en allant directement causer avec les Israéliens ».

Ainsi, la guerre de juin 1967 devait accélérer l’instauration d’une hégémonie américaine au Proche-Orient et renforcer une évolution, déjà perceptible auparavant, vers la recherche de solutions politiques au conflit israélo‑arabe. Nombre d’Arabes voulurent d’ailleurs percevoir – pour « expliquer » tant la défaite que l’audace israélienne – « la main de Washington » dans la fulgurance de la victoire de Tsahal[22]. Aux yeux de certains, juin 1967 s’inscrivait dans le contexte d’une « agressivité » croissante des Américains à l’égard des régimes « récal­citrants ». Deux ans après les débuts de l’engagement massif au Vietnam et la liquidation en masse des communistes indonésiens, Washington semblait à présent brandir à nouveau son « gros bâton » en Méditerranée orientale : la guerre n’avait-elle pas suivi de deux mois le coup d’État des colonels grecs, en avril? Et la défaite des alliés arabes de l’URSS ne visait‑elle pas à répondre au renforcement[23] de l’Eskadra soviétique en Méditerranée? Enfin, écrit Henry Laurens[24], avec la guerre menée au Yémen entre l’Arabie saoudite et l’Egypte nassérienne, c’était le sort de la péninsule Arabique et de son pétrole qui semblait en jeu aux yeux de Washington. Ce qui expliquerait que, début juin, Washington ait fini par donner son feu vert à l’offensive militaire désirée par les « faucons » israéliens. Feu vert, poursuit Laurens, qui « ne pouvait, du côté israélien, qu’être implicitement compris comme un permis, non seulement de faire la guerre, mais aussi d’obtenir des avantages territoriaux » alors que, depuis 1956, «la principale raison pour Israël de ne pas se lancer dans de nouvelles conquêtes territoriales était le veto américain. »

La revanche des «émirs»

La « revanche des émirs » devait également se traduire de façon plus directe. En bouleversant les rapports de forces entre États arabes et, partant, les « modèles » proposés à leurs populations. Le sommet de Khartoum fut aussi le lieu de la « réconciliation » de Nasser avec le roi d’Arabie saoudite. En forçant Nasser à mettre fin à son aventure yéménite – son « Vietnam » – Fayçal l’emportait ainsi dans une guerre où, depuis 1962, s’affrontaient, par yéménites interposés, le « modèle » saoudien, fondamentaliste et pro‑occiden­tal, et le panarabisme laïcisant et socialisant du Rais. Une victoire symbolisée en 1969 par la création, sous égide saoudienne, de la Conférence des États Islamiques. Plus, Fayçal, fort d’une aide finan­cière indispensable à l’Égypte vaincue, allait pousser Nasser à apparaître de plus en plus comme l’ennemi des radicaux « anti-­impérialistes ». Au Yémen du Sud comme aux yeux des Palestiniens, qui perçurent son acceptation du Plan Rogers comme un feu vert à leur écrasement par l’armée jordanienne en septembre 1970. Une évolution du régime égyptien que l’émotion suscitée par la mort de Nasser, juste après le « septembre noir »[25], devait partiellement occul­ter, mais qui n’en fut pas moins évidente. 1967 sanctionna donc non seulement l’échec de l’effort commun arabe contre Israël. II fut aussi un coup décisif porté aux rêves – unité arabe et développement autonome – des années ‘50 et ‘60.

Enfin, le « tournant » de ’67 exprimait et allait accélérer au sein des sociétés arabes des mutations sociologiques profondes.

«Militaro‑mercantilisme»...

Dès 1968, de timides mesures de libéralisation annonçaient l’Infitah – l’« ouverture » économique – de Sadate. Une évolution qui répondait aux desiderata des nouvelles « bourgeoisies d’État » qui, désormais assises, prenaient leurs distances avec les régimes qui les avaient mises en place. Parce qu’inquiètes de la mauvaise gestion de ces régimes qu’aggravaient le poids démesuré des budgets militai­res. Parce que désireuses de « jouir de (leurs) privilèges dans un cadre plus libéral »[26]. Une évolution qui correspondait également au déploiement dans tout le Proche‑Orient de ce que Corm décrit comme une classe de « nouveaux entrepreneurs » et de « milliardaires du pétrole » ayant bâti leur fortune en participant au développement économique des pétromonarchies. À la faveur de la fin du nassérisme – mais aussi de celle du « gauchisme » syrien[27] et de l’évolution du régime irakien dans les années ’70 – et de l’afflux des « pétrodollars », ces « milliardaires du pétrole » allaient « investir » des régimes – mais aussi une organisation comme l’OLP – hier radicaux et leur imprimer leurs orientations économiques... et idéologiques[28]. Ce fut, selon le terme d’Eliza­beth Picard, l’avènement des « complexes militaro‑mercantiles ».

Résolument libéraux et pro‑américains, parfois sympathisants de la doctrine wahhabite de leurs   « parrains » saoudiens, les « nou­veaux entrepreneurs » allaient montrer leur « pragmatisme ». Sur le plan économique, en affichant une préférence marquée pour les secteurs rentables à court terme: import‑export, tourisme, bâtiment et travaux publics... Sur le plan politique, tantôt en privilégiant le retour au traditionalisme, voire à la « bigoterie » dans les sociétés arabes, tantôt, face à Israël, en poussant à une décrispation suscep­tible de fructueuses retombées[29]. « Décrispation » qui connaîtra son point d’orgue au siècle suivant, à la faveur du conflit entre Riyad et Téhéran et d’un « bloc sunnite » contre un « arc chiite ». Conflit qui mènera à un incontestable rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël que les actuelles options de Donald Trump pour le Proche-Orient ne pourront que favoriser davantage.

... et «tyrannie pétrolière»

1967 ouvrit aussi la porte au bouleversement de la scène énergétique mondiale. Autre décision de Khartoum, l’aide fournie aux « pays du champ de bataille » par les pétromonarchies – que le quadruplement des prix pétroliers après la guerre de 1973 avait dotées de moyens financiers accrus – allait, additionnée aux rentrées des émigrés arabes dans les pays du Golfe, faire passer le Proche-­Orient « de la tyrannie de la pauvreté à la tyrannie du pétrole »[30].

Les « chocs pétroliers » de l’après‑1973 se révéleraient en effet bien moins délétères pour l’Occident que pour les sociétés arabes, où la nouvelle « gestion », plus libérale et basée sur la rente pétrolière, allait induire des bouleversements lourds de conséquences. Un nouveau cours en rupture totale avec les objectifs, populistes et développementistes, des années ‘50.

L’« ouverture », parfois démagogique, aux biens de consomma­tion modernes et aux capitaux, étrangers et arabes, devait entraî­ner une inflation tranchant, remarque encore Corm, avec une  « stabilité séculaire des prix ». Dans les métropoles arabes, celle‑ci s’ajouta au déchaînement de la spéculation foncière. Couplées à une démographie galopante et à l’exode urbain, inflation et spéculation furent à l’origine d’une crise du logement et d’une baisse des conditions de vie propices à tous les mécontentements, particuliè­rement chez les jeunes. Devenues hyper-consommatrices, les socié­tés arabes allaient bientôt vivre « au‑dessus de leurs moyens », tandis que la priorité accordée aux hydrocarbures et aux services allait bloquer leur développement. Ainsi, l’émigration « sauvage » vers l’Eldorado du Golfe allait provoquer une hémorragie de cadres et d’ouvriers qualifiés. Un exode qui, s’ajoutant aux attraits de la « vitrine » occidentale, entraînerait le déclin des industries locales. Enfin, devenue « secondaire » – face aux secteurs privilégiés et aux possibilités nouvelles d’achats céréaliers à l’étranger – l’agriculture allait connaître un déclin dramatique: renforçant un exode rural qui allait faire basculer la plupart des pays arabes dans la dépendance alimentaire[31]. Au total, conclut Corm – et contrairement aux stéréotypes d’une opulence due au pétrole – le revenu national per capita de l’ensemble du Monde arabe a, si l’on décompte le secteur pétrolier, moins augmenté que celui des autres pays du « Tiers‑Monde » au cours des années 1970‑1980.

Outre le blocage l’un développement réel, outre la dépen­dance extérieure, la nouvelle gestion allait aussi creuser les inégalités. Alors même qu’aux signes de richesse ostentatoire s’ajoutaient les évidences d’une corruption échevelée. Un processus aggravé bruta­lement par la chute des cours pétroliers de 1985, qui réduirait drastiquement les capacités des régimes « militaro‑mercantiles » à acheter la paix sociale. Aux frustrations du « petit peuple » urbain déjà évoquées, allaient s’ajouter celles de « classes moyennes » qui, ayant cru toucher au pouvoir sous les régimes précédents, virent de larges fractions d’entre elles marginalisées et appauvries.

Face aux désillusions cumulées des modèles « socialistes » et d’un modèle capitaliste et libéral invoquant volontiers l’islam pour se légitimer, tout était en place pour la surenchère islamique des mouvements « intégristes ». Bénéficiant au départ de la nouvelle hégémonie saoudienne, plusieurs de ces mouvements allaient – suite à la révolution iranienne, à la crise pétrolière de 1985 et à la Guerre du Golfe de 1990 – se retourner contre leurs « bailleurs de fonds ».

Le retour en force de l’islamisme radical apparût ainsi comme une « conséquence mécanique » de la défaite de ‘67. Une défaite qui sanctionna l’échec des modèles « socialistes » et laissa à vif des traumatismes sur lesquels l’évolution des régimes arabes – de Camp David à Oslo – fit l’impasse. Comme en témoigne l’embarras du régime Moubarak fasse aux révélations, en août 1995, du massacre de centaines de prisonniers égyptiens par l’armée israélienne[32]. Un « regain d’islam » qui peut apparaître aussi comme une « contamination » de l’évolution idéologique israélienne: l’image d’Israël, telle que renvoyée par la droite et l’extrême‑droite sionistes, renforça en quelque sorte un discours islamiste qui percevait dans le « modèle ethnico‑confes­sionnel » la clé de la suprématie « juive ». Une radicalisation qui est, enfin, le produit de la « tyrannie pétrolière » que juin 1967 permit de mettre en place.

Paul Delmotte

Professeur retraité de Politique internationale à l’IHECS, Bruxelles

*  Cet article ‑ hormis divers ajouts et modi­fications ‑ a paru dans le de juin 1997 des revues belges Avancées ainsi que dans Points Critiques, n°60, août-septembre 1997


[1] Le Proche‑Orient éclaté, Gallimard, coll. Folio-Histoire, 1999, p.244

[2] Sans se deman­der, note Lotfallah Soli­man (Pour une histoire profane de la Palestine, La Découverte, 1989, p.165), « s’il était possi­ble, au mois de juin, de courir pieds nus dans le désert du Sinaï ». En fait, les prisonniers égyptiens furent forcés de se dé­chausser de façon à les immobiliser

[3] Dirigeant de la SFIO et président du Conseil français, Guy Mollet fut l’une des chevilles ouvriè­res de l’alliance franco‑israélienne et d’une politi­que de force en Algérie. Remarquons que ses slo­gans de 1956 – Nasser=Hitler, Suez, « nou­veau Munich » – resservi­ront contre Saddam Hussein lors de la Guerre du Golfe

[4] Suivi, d’ailleurs, dans cette voie par sa fille, Mme Nourit Peled-Elhanan…

[5] Pour les propos de Rabin, cf. Alain Gresh & Dominique Vidal, Pro­che‑Orient, une guerre de cent ans, Éditions So­ciales, 1984, p.37 ‑ L’in­terview de Dayan, accor­dée au Yediot Aharonot en 1976, n’a été publiée que tout récemment, cf. Libération, 28 avril 1997. Enfin, Jacques Coubard (La guerre des six jours, Éditions sociales, 1973) cite une série d’« aveux » similaires des généraux Weizman, Bar‑Lev et Herzog

[6] Le 5 juin, France-­Soir, par ex., titrait en une: «L’Égypte attaque»...

[7] Avec la victoire élec­torale du Likoud, en 1977

[8] E. a. Mitchell Co­hen, Du rêve sioniste à la réalité israélienne, La Découverte, 1990 & Zeev Sternhell, Aux origi­nes d’Israël. Entre natio­nalisme et socialisme, Fayard, 1996

[9] Israël et le refus arabe, Le Seuil, 1968

[10] Interview de Aryeh Dayan, How the “accidental empire” was born, in Haaretz, 9 mars 2006

[11] Que ces mêmes « acti­vistes » avaient créé en 1964 après avoir fait défection du Parti travailliste

[12] Une politique de provocations également at­testée par Moshe Dayan, cf. Le Monde, 1‑2 juin 1997

[13] En 1964, une première Organisation de libération de la Palestine avait vu le jour sous l’égide des régimes arabes soucieux de brandir, chacun pour ses propres intérêts, la « carte palestinienne ». Diplomate au service de l’Arabie saoudite, Ahmed Choukeiry avait été placé à la tête de cette première OLP

[14] Si seulement 5% du commerce israélien transitait par le golfe d’Akaba, l’approvisionne­ment pétrolier en dépen­dait cependant à 90%

[15] La thèse d’une ma­nipulation soviétique ayant fart croire à des concentra­tions de troupes israélien­nes menaçant la Syrie est aussi régulièrement réité­rée. Outre qu’elle n’a pas été sérieusement confir­mée, elle semble avoir pour fonctions essentielles d’im­puter – via l’URSS, dont les conseils d’apaisement à ses alliés arabes sont pourtant connus – la cause de l’esca­lade aux Syriens, ce que dément au demeurant M. Dayan.

[16] Pour rappel, le Sinaï égyptien, le Golan syrien et le reste des territoires de la Pales­tine mandataire. À la suite de la guerre d’octo­bre 1973, une portion du Golan sera restituée à la Syrie en 1974. Le reste, vidé des 2/3 de sa population, sera annexé unilatéralement en 1980. Le Sinaï sera rendu à l’Égypte, par­tiellement en 1974‑75, totalement avec les ac­cords de Camp David (1978)

[17] Cf. Amnon Ru­binstein, Le rêve et l’histoire, Calmann ‑Lévy, 1985

[18] C’est en 1961 qu’eut lieu le procès Eichmann

[19] Jacques Derogy & Hesi Car­mel, Israël ultra‑se­cret, Laffont, 1989

[20] Les organisations issues de la radicalisa­tion du Mouvement nationaliste arabe (MNA) nassérien se firent les porte‑paro­le, de ce « gauchisme » arabe: le FPLP et le FDLP palestiniens, le FNL sud-­yéménite, les guérillas du Dhofar, l’OACL liba­naise...

[21] Coups d’État en Irak (1968), en Libye, au Soudan et jusqu’en Somalie (1969)

[22] La conviction que les bases US de Libye avaient apporté une aide logistique aux Israéliens fut une des raisons du renversement de la mo­narchie par le colonel Kadhafi en 1969

[23] Entamé à partir de 1964 (en réponse au déploiement des fusées Polaris de la Vie flotte US), ce renforcement brisait le monopole na­val américano‑occiden­tal en Méditerranée orientale – cf. Charles Rizk, Les Arabes ou l’histoire à contresens, Albin Michel, 1992, p.166 & Jacques Thobie, Ali et les 40 voleurs. Impérialismes et Moyen ‑ Orient de 1914 à nos jours, Mes­sidor, 1985, p.199

[24] Nouveaux regards sur la question de Palestine, entretien avec la Revue d’études palestiniennes, n°104, été 2007, pp. 23 et 26-27

[25] Septembre noir verra quelque 235.000 Palestiniens fuir la Jordanie vers le Liban (Cécile Cabour, L’histoire de l’implication américaine, in Cahiers de l’Orient, n°73, 2004, p.16

[26] Charles Rizk, op.cit., p.182‑183

[27] En 1971, le gé­néral Hafez Al‑ Assad évinçait définitivement la « gauche baathiste » en Syrie

[28] Cf. Georges Corm, op.cit. et L’Eu­rope et l’Orient, La Découverte, 1991

[29] Cf. Pascal Fenaux & Paul Delmotte, L’après­-guerres, in La Revue Nou­velle (Bruxelles), mars 1994

[30] Cf. Georges Corm, Le Proche-­Orient... – Outre les con­séquences immédiates de la guerre (la ferme­ture du canal de Suez), 1967 développa une prise de conscience crois­sante de la spoliation pétrolière, qui s’exprime­rait dans les années sui­vantes

[31] Selon Corm, le Monde arabe, qui pro­duisait dans les années ‘50, 80% de sa consom­mation alimentaire, en importait 50% au début des années ‘80

[32] Cf. Libération, 6 juin 1997


[1] Cf. Libération, 6 juin 1997

02 juin 2017

La poutre ou la paille

«Un terroriste palestinien ayant tué 6 Juifs a été élu maire de Hébron», titre ce 15 mai The Times of Israel. Le site est loin d’être le seul organe de presse favorable à Israël
à s’insurger contre les résultats des élections municipales dans la première ville de Cisjordanie. Le 14 mai, celles-ci en ont en effet confié la mairie à Taysir Abou Shneineh, tête de liste du Fatah. Or, le nouveau maire avait été condamné à perpétuité par les autorités israéliennes (avant d’être relâché lors d’un échange de prisonniers) suite à une attaque qui, le 2 mai 1980, avait entraîné, toujours à Hébron, la mort de six étudiants en religion juifs.

Pour le citoyen israélien lambda, voir un ancien « terroriste », un « tueur de Juifs » accéder à la direction de la première ville de Cisjordanie[1] peut, certes, être ressenti comme scandaleux, mais aussi inquiétant. Un ministre du Likoud, le parti du 1er ministre Benyamin Netanyahu, s’est d’ailleurs empressé de considérer cette élection comme « un message clair des Palestiniens pour développer les attaques terroristes contre Israël ». Pour bon nombre de Palestiniens, par contre, Taysir Abou Shneineh est un « héros » parmi d’autres de la lutte contre l’occupation.


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

Opération Al-Daboya

Le 2 mai 1980 en soirée, un commando de quatre fedayin du Fatah posté sur les toits avoisinants tire et lance des grenades sur un groupe d’étudiants en religion au sortir de leur yeshiva. Six d’entre eux seront tués: deux Israéliens, deux Américains, un Canadien[2].

L’on apprendra plus tard que ces dévotions étaient aussi éminemment politiques. Au moment de l’attaque, le groupe des victimes parcourait en dansant le parcours menant du Caveau des patriarches à la Beït Hadassah, bâtiment devenu un emblème de la colonisation.

Le gouvernement israélien mit alors en œuvre « une réponse sioniste adéquate » [3] : les colons juifs furent autorisés à s’installer dans la ville et les autorités financèrent la réhabilitation des anciens bâtiments de la communauté juive d’avant 1929. Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, fut déporté au Liban pour « incitation au crime »[4] et l’armée israélienne dynamita les maisons palestiniennes proches de Kyriat Arba.

J’ai écrit combien les haines réciproques entre Palestiniens et Israéliens se nourrissent d’histoire. D’une histoire très souvent mythifiée. Particulièrement à Hébron/Al-Khalil[5]. Certes, une danse religieuse n’est pas un crime méritant la mort, mais il convient de replacer les choses dans leur contexte.

Un peu plus d’un an auparavant, en avril 1979, un groupe de femmes de la colonie voisine de Kiryat Arba avait fait irruption dans un hôpital désaffecté, l’ancienne clinique Shesed l'Avraham (« La Bonté d’Abraham »), la squattant avec leurs enfants.

[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

Il faut savoir qu’un demi-siècle plus tôt, en 1929 – avant donc la création de l’Etat d’Israël - la puissance mandataire britannique avait fait évacuer les Juifs de Hébron. Suite au massacre de 133 d’entre eux par des émeutiers arabes. Il convient toutefois de rappeler – l’on en parle beaucoup moins - que 116 Palestiniens avaient été tués lors des mêmes affrontements. Et que, comme le rappelle le "nouvel historien" israélien Tom Segev[6], 435 juifs hébronites (plus de la moitié de la communauté) furent secourus par des amis arabes. La plupart des juifs de Hébron, d’origine sépharade et descendant des Juifs chassés d’Espagne par les Rois catholiques au XVe siècle, étaient d’ailleurs étrangers au projet sioniste. Ce sont d’ailleurs des donateurs juifs irakiens et maghrébins qui, à la fin du XIXe siècle, avait permis la construction du centre de santé Shesed L’Avraham, le seul établissement moderne à Hébron. En 1909, la clinique avait été reprise et équipée par l’American Zionist Hadassah, d’où son nom. Elle fut détruite par les émeutiers de 1929 et 67 de ses malheureux pensionnaires tués.

Il reste que les Anglais mirent ainsi fin, pour cinquante ans, à une présence juive millénaire dans la ville. Les mêmes Anglais allaient aussi se livrer à un tour de passe-passe lourd de méprises: en amalgamant dans les statistiques du Mandat les juifs palestiniens « de souche » aux immigrants juifs d’Europe centrale et de l’Est, ils s’inscrivaient non seulement en plein dans la vision sioniste, mais ils contribuaient fortement à en faire des « étrangers » à la société palestinienne traditionnelle.

L’hôpital Beït Hadassah fut converti en fromagerie, d’ailleurs tenue par un Juif… associé à un Palestinien. Puis, après 1948, en école de l’UNWRA[7]. Pour les habitants arabes de Hébron, c’était la maison Al-Daboya. Dans la perspective juive sioniste toutefois, Hébron était, un symbole du "retour" en Terre sainte.

Un « fou de Dieu »

Après la conquête de la Cisjordanie en juin 1967, le rabbin Moshe Levinger (1935-2015), du mouvement messianique Gush Emounim (« Le bloc de la Foi ») s’employa à forcer la main du gouvernement israélien en louant en 1968, avec des amis présentés comme des « touristes suisses », un hôtel de Hébron - le Park Hôtel - qu’il refusa ensuite de quitter.

Pour Levinger, nous dit Edward Platt, « aucun gouvernement [n’avait] l’autorité ou le droit de dire à un juif qu’il ne peut pas s’installer sur n’importe quel morceau de la terre d’Israël ». Plus: l’objectif déclaré du rabbin ultra était « le transfert des ismaélites de la Terre d’Israël »[8]. En clair, l’expulsion des Arabes palestiniens.

Suite au remue-ménage de l’Hôtel Park, le gouvernement israélien autorisa le rabbin Levinger et ses partisans à s’installer à 750 m du Caveau des Patriarches, le Sanctuaire d’Ibrahim (Abraham) pour les musulmans: la colonie de Kyriat Arba était née. C’est de celle-ci que partirent les squatteuses d’avril 1979. Pour Levinger et ses adeptes, Beit Hadassah/Al-Daboya, était indiscutablement une propriété juive qu’il s’agissait de restituer à Israël. Au mois de mai 1980, celui de l’attaque du Fatah, une autorisation gouvernementale fit officiellement de l’ancien hôpital un point d’implantation juif, autorisé à être restauré et agrandi. Deux appels des Palestiniens devant la Cour suprême israélienne

s’étaient avérés vains. Outre Beit Hadassah, six autres « points d’implantation » allaient par la suite s’implanter à Hébron.

Le maire de Hébron, Fahed Al-Qawasmeh, au demeurant propriétaire du Park Hotel, devait bien résumer la polémique: « je suis d’accord pour que les juifs reviennent à Hébron et qu’il récupèrent toutes leurs propriétés à une seule condition: que les réfugiés palestiniens puissent retourner chez eux et récupérer leurs propriétés ».

Par la suite, le rabbin Levinger allait devenir un habitué des cours et des prisons israéliennes pour voies de fait répétées contre des civils palestiniens, destructions de biens, provocation d’émeutes dans le soukh de Hébron, perturbation des prières musulmanes au Caveau des Patriarche, usage d’arme à feu et même le meurtre d’un boutiquier palestinien.

Les juges israéliens se montrèrent apparemment cléments: les peines de prison de Levinger furent à chaque fois écourtées et des témoignages défavorables – y compris israéliens – récusés. Levinger pourtant s’estimait au-dessus des lois israéliennes. En 1989, il se permit un esclandre en plein tribunal. En 1990, il déclara à la radio, après nonante-deux d’emprisonnement effectués sur une condamnation de cinq mois : « la prochaine fois, je ne manquerai pas ma cible ». En 1991, il fera quatre mois de prison pour avoir agressé un officier israélien. En 1997, il empêchera un autre officier d’entrer à Kyriat Arba…

« Terrorisme »

Si l’on s’en tient à une définition minimaliste, mais potentiellement consensuelle du terrorisme, à savoir le meurtre de civils, l’action de Taysir Abou Shneineh en 1980 peut en effet être qualifiée de « terroriste ». Quiconque a séjourné dans les Territoires occupés comprendra toutefois que les Palestiniens peuvent difficilement considérer les colons – surarmés et qui commettent, surtout à Hébron, des actes d’agression permanents contre les Palestiniens - comme des civils.

L’on sait aussi, depuis Ronald Reagan et sa Contra nicaraguayenne, que « le terroriste de l’un est le combattant de la liberté de l’autre ».

Qui ne se souvient du massacre, le 25 février 1994, de vingt-neuf Palestiniens en prière au Caveau des Patriarches par l'ex-médecin militaire Baruch Goldstein, résident de Kiryat Arba et membre du parti d'extrême-droite israélien Kach? Goldstein est pourtant, aujourd’hui encore, révéré à Kyriat Arba.

Plus: qui se souvient que Yitzhak Shamir, commanditaire d’attentats à la bombe contre des marchés palestiniens et de l’assassinat, en septembre 1948, du comte Folke Bernadotte, envoyé spécial des Nations-Unies, fut premier ministre d’Israël de 1983 à 1984 et de 1986 à 1992?

Enfin, en 1993, Yitzhak Rabin et Shimon Peres ne se résolurent-ils pas à serrer la main de Yasser Arafat, que la veille encore, ils qualifiaient de « terroriste » ?

Depuis Crimes et châtiments de Dostoïevski, l’on sait que la différence entre terrorisme d’un groupe ou d’un individu et terrorisme d’Etat est difficile à établir. Et que le terrorisme « d’en bas », répond souvent au terrorisme « d’en haut ».

Il me semble que l’un des effets les plus pervers du 11-Septembre a été d’effacer dans les esprits et les consciences la distinction entre « lutte armée » - contre une oppression et une occupation, légitime même aux yeux de la Charte de l’ONU - et « terrorisme ». Le terme est devenu une arme de choix des pouvoirs pour rendre inaudible toute revendication s’exprimant par la violence, quelle que soit sa légitimité. Quels qu’aient été auparavant les efforts pour se faire entendre. Un glissement, pas seulement sémantique, que l’on a vu s’épanouir avec la bénédiction des détenteurs de pouvoirs autoritaires, nationaux ou étrangers. Et cela de l’Algérie à l’Israël-Palestine, du Caucase au Xinjiang. Et aujourd’hui en Syrie. Ce qui permet  aujourd’hui aux dirigeants israéliens, comme algériens, de se poser en victimes précocement éprouvées du « terrorisme » et de proposer leur « expertise » en matière de sa répression.

L’histoire est ironique, on le sait. Mais ce n’est pas toujours amusant.

Paul Delmotte
Professeur retraité de l’IHECS, Bruxelles
17 mai 2017


[1] Environ 200.000 habitants, devant Naplouse (127 000) et Ramallah (42 000), le siège de l’Autorité nationale palestinienne

[2] Depuis 1968, le gouvernement israélien avait autorisé les fidèles l’accès pour les fêtes juives au Caveau des Patriarches, devenu une mosquée au XIIIe siècle. Suscitant le mécontentements de musulmans: en octobre, un jet de grenade avait blessé des Israéliens. L’autorisation avait alors été suspendue

[3] Amnon Kapeliouk, 1994, p. 118., cité in A. Abou Eisheh, in Confluences Méditerranée, n° 86, 2013/3

[4] F. Al-Qawasmeh, à qui fut confié le département en charge des Territoires occupés de l’OLP, fut assassiné le 29 décembre 1984 par un commando « non-identifié »

[5] La Haine, Courrier du Maghreb et de l’Orient, n° 33, avril 2017

[6] Haaretz/Courrier international, 27.8-2.9.2009

[7] L’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine

[8] The City of Abraham: History, Myth and Memory: A Journey Through Hebron, cité in A. Abou Eisheh, art. cit.

02 juin 2017

Sortir de la compétition et revenir à la coopération

La compétition résulte presque toujours d’une conception du monde fondée sur les vertus de la concurrence, la récompense du gagnant, la liberté individuelle opposable à l’intérêt général.

Cette compétition sous de multiples formes sociales, économiques, sécuritaires est entretenue par ceux qui se considèrent comme des « élites ». Elle les amène à partager les mêmes références et à les imposer à l’ensemble de la société.

La mondialisation est devenue l’espace où se pratique cette compétition. Elle crée chez les élites le sentiment d’appartenance au directoire mondial.

C’est un processus d’exclusion du plus grand nombre qui aboutit au pire des dérèglements car il échappe à tout contrôle démocratique. Les exemples sont multiples :

- en économie par concentration des capitaux et le secret croissant des affaires ;

- en sécurité par la relance du militarisme, des guerres civiles et interétatiques, de la course aux armements ;

- en destruction de l’environnement ;

-  et enfin par la dérégulation voire la suppression des protections sociales.

Malgré les effets d’annonce des gouvernements et des institutions des Nations Unies, ces multiples dérèglements et dérégulations produisent des effets catastrophiques pour la communauté des humains et pour la nature. Cet aveuglement a pour conséquences des crimes contre l’humanité, des génocides, des sociocides, des écocides.

Pour nous, laïques et humanistes, il nous faut opposer à cette conception mortifère de la compétition un autre modèle de société fondé sur la primauté de la personne, de tous les êtres humains dans le respect de leur environnement naturel.

Seule la coopération, le partage des savoirs et de la richesse produite, la paix et la coexistence pacifique permettront le retour à un vivre ensemble planétaire.

L’an prochain, sera célébré le 70ème anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.  Stéphane Hessel, grand sage français d’origine allemande, survivant des camps de concentration, a participé à la rédaction de cette DUDH. Il disait: « pour les jeunes d’aujourd’hui, il n’existe pas de programme plus important. Connaître et comprendre la DUDH est essentiel. Elle traite des principaux problèmes qui doivent être résolus aujourd’hui ». 

Il faut relire le préambule de la Déclaration qui s’articule en 30 articles sur les droits individuels et collectifs des gens et ne peuvent se réaliser que dans le respect et l’application de la Charte des Nations Unies : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde… »

70 ans de progrès et d’avancée de l’humanité mais aussi 70 ans durant lesquels des milliards d’êtres humains ont été assassinés, abandonnés au bord de la vie.

Nos idéaux humanistes nous obligent à combattre les politiques antidémocratiques qui violent les droits humains. Les tenants de ces modèles sociaux et économiques reposant sur la compétition et la concurrence dérégulée nous obligent à leur opposer l’état de droit démocratique. Celui qui garantit à chaque être humain ses droits fondamentaux.

Lorsque nous nous retrouvons au sein de la Fédération Humaniste Européenne (FHE), notre obligation est de réfléchir et d’exercer notre vigilance démocratique, de faire pression sur ceux qui prennent les décisions politiques orientant notre vivre ensemble européen et sa capacité à s’ouvrir aux autres peuples de la planète.

Aujourd’hui, comme trop souvent dans l’histoire, concurrence économique, compétition militaire, appétit démesuré de quelques-uns à posséder pouvoir et argent, occupent le devant de la scène politique et polluent la citoyenneté européenne. Certains responsables politiques n’hésitent pas à exalter la xénophobie et le racisme chez leurs concitoyens. Aujourd’hui, dans un nombre  important de pays membres de l’Union, les partis populistes gagnent en influence. Leurs propositions contraires aux idéaux de solidarité et d’humanisme gangrènent nos démocraties.

 Les Institutions Européennes ne sont pas un rempart pour la défense de nos valeurs communes. L’Europe paye la Turquie pour garder chez elle des réfugiés syriens victimes de 8 années d’une guerre internationale sur leur sol ; l’Europe conditionne son aide au développement aux pays du sud de la Méditerranée pour qu’ils maintiennent hors des frontières européennes des migrants remontant de l’Afrique sub-saharienne ; l’Europe accepte que la mer Méditerranée devienne le plus grand cimetière marin du monde pour les migrants. Cette Europe-là viole l’ensemble des principes humanistes qu’elle prétend défendre.

 Aujourd’hui enfin, dans un très grand nombre de pays membres de l’Union, les  religions dominantes sont traversées de courants intégristes qui y exercent une influence croissante. Ils cherchent par tous les moyens à imposer, au nom de leurs livres sacrés et de leurs dogmes, des lois régressives, à combattre au nom de la liberté de culte les progrès éthiques, ceux du genre et des droits sexuels et reproductifs. Ils font obstacle à l’apprentissage de la libre pensée, à la liberté d’expression y compris du droit au blasphème. Pour atteindre leurs objectifs de théocratie, ces religions sont prêtes à faire alliance avec des pouvoirs non démocratiques et à entraîner les peuples dans des conflits d’une violence extrême.

Rappelons avec force que « la laïcité est le principe humaniste qui fonde le régime des libertés et des doits humains sur l’impartialité du pouvoir civil démocratique dégagé de toute ingérence religieuse. Il oblige l’l’Etat de droit à assurer l’égalité, la solidarité et l’émancipation des citoyens par la diffusion des savoirs et l’exercice du libre examen. » (1)

Humanistes et laïques, nous avons appris que la séparation stricte du religieux et de l’Etat est la condition essentielle pour garantir le respect des convictions individuelles et la construction de l’état de droit garant des droits individuels et collectifs.

Seule une alliance et le renforcement de la FHE nous permettront de peser sur les institutions européennes et d’y faire valoir nos propositions fondées sur le libre-examen et l’émancipation de tous les individus grâce à l’éducation permanente accessible à tous.

Cette alliance s’appelle « coopération ».

Avant de conclure, permettez-moi un souhait : que la FHE s’engage plus activement vis-à-vis des jeunes car ils représentent - dans leur diversité - le nouveau visage de l’Europe. Ce sont ces mêmes jeunes européens, nés ici ou ailleurs dans le monde, qui feront l’Europe de demain. Ils auront un nombre important de problèmes à résoudre. Aidons-les à se réunir dans la diversité, autour d’un nouveau projet de citoyenneté riche de nos valeurs humanistes et laïques, notre héritage commun. Je vous invite à contribuer activement à la création d’un « Service Civil Européen » ambitieux.

Le président de la Commission Juncker l’a appelé de ses vœux devant le Parlement Européen le 15 septembre dernier. Un service Civil organisé avec les  acteurs de la société civile au sein des 27, ouvert au plus grand nombre de jeunes de toute l’Europe et qui inclut une formation à la citoyenneté européenne.

La majorité des jeunes sont généreux, ambitieux et idéalistes. Ils sont les premiers à croire en une Europe qui accepte les migrants. Ils luttent pour l’environnement, la paix et la coopération internationale.

Un service civil citoyen très largement développé en Europe aura un impact positif permettant au jeunes de rendre service à leurs communautés tout en faisant l’apprentissage des valeurs de civisme grâce à la rencontre avec des enjeux sociaux, économiques, culturels et politiques de nos sociétés. Leur avenir est aussi le nôtre.  J’invite la FHE à rencontrer sans tarder le Président Juncker pour lui dire notre volonté de promouvoir au plus vite le Service Civil Européen.

En descendant de charge de président de la FHE, je vous appelle d’urgence à renforcer notre fédération, à lui apporter vos compétences mais aussi les ressources nécessaires pour le renforcement d’une équipe capable de relever les défis humanistes de notre temps.

- Discours prononcé lors de l’AG de la FHE, en Pologne, le 19 mai 2017

(1) Art 4 des statuts du CAL


 

Image: 

Le monde que veulent les jeunes générations: pacifique et écologique, ainsi que l'illustrait la manifestation anti-Trump du 24 mai à Bruxelles. Photo © Gabrielle Lefèvre

02 juin 2017

Macron, un homme spécial

Dimanche 21 mai

 La première semaine du président Macron s’achève et déjà, des sondages apparaissent qui signalent que plus de 60 % des Français sont satisfaits de lui. Encore heureux ! On se demande ce qu’il aurait pu faire pour qu'il n’en fût pas ainsi… N’est pas Trump qui veut… Après les quotidiens des heures d’après, les magazines hebdomadaires ont, à leur tour, commenté l’événement, chacun à sa manière, cherchant l’originalité en dehors des éditoriaux. Ainsi Marianne, qui propose, une analyse assez simple et objective de Renaud Dély (Ni béni oui-oui, ni lapidation) et une beau raisonnement exploratoire de Jacques Julliard (Du bon usage de Macron) en  rappelant au passage cette si juste citation de Sylvain Tesson : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. » Dans les pages suivantes, quelques personnalités acceptent de disserter sur une demande, un souhait, une mise en garde qu’ils adresseraient au président. Yann Moix évoque les tumultes véhéments de la rue, sorte de caractéristique française à prendre en compte ; Fabrice Luchini confie qu’un jour, en déjeunant avec Macron, il lui avait lu la préface au Gai savoir, de Nietzsche ; tandis que Sonia Mabrouk, journaliste franco-tunisienne, attire l’attention sur l’importance de la Méditerranée, berceau de la civilisation, aujourd’hui le théâtre des réfugiés en quête de terre d’asile. Civilisation justement, c’est le titre du dernier livre de Régis Debray chapeautant une explication : Comment nous sommes devenus américains. Debray dialogue avec Dély dans ce cadre de réflexion-là, et trouve comme à son habitude une formule identitaire appropriée en guise de portrait : Macron, ce Gallo-Ricain, en mettant le doigt sur cette nouveauté inédite qui pose l’une des deux interrogations à conserver pour mémoire : jamais un gouvernement n’a été composé de la sorte avec autant de membres de la société civile.

  Est-ce que le meilleur médecin sera le meilleur ministre de la Santé ? Est-ce que l’agriculteur le plus performant sera le meilleur ministre de l’Agriculture ? Est-ce que la qualité ne doit pas supplanter la différence ? Ainsi, n’est-il pas opportun d’associer des compétences de droite et des compétences de gauche, l’essentiel étant de ne laisser aucune compétence de côté ?  Le bon sens ne peut qu’approuver. « Enfin ! » dira le citoyen au nom de la logique. Soit.

 Debray ne pose pas toutes ces questions sous-jacentes, il préfère souligner que l’on s’oriente peut-être vers une fin de la professionnalisation politique. Le parti En marche est une entreprise. Les candidats députés envoient leur curriculum vitae par Internet et subissent un entretien d’embauche. On souligne qu’un pourcentage considérable de candidats ne l’auront jamais été auparavant. L’expérience du terrain devient carrément un handicap.

 Cette mutation sera-t-elle fructueuse, positive ? La réponse dans quelques années. Ou dans quelques mois…

 Mais la deuxième interrogation, celle à laquelle tous les commentaires devraient s’attacher, réside dans l’arithmétique. Le rapport 66 % - 34 % masque la réalité des chiffres à prendre en compte.  Emmanuel Macron a obtenu 20,743 millions de voix mais 10,644 millions de Français ont voté pour l’extrême droite et 12,101 millions se sont abstenus. Ce sont ces 22,745 millions-là auxquels il faudra penser en gouvernant la France.

Lundi 22 mai

 Par votation, 58 % des Suisses ont choisi d’abandonner progressivement le nucléaire au profit des énergies renouvelables que le relief du pays devrait aisément approvisionner. Nicolas Hulot ne manquera sûrement pas d’attirer l’attention du président de la République sur cette décision. Pour l’heure, on ne connaît pas encore très bien la position du président sur la question. Mais on peut toutefois supposer que Hulot a obtenu des garanties. Sinon, le pronostic de Mélenchon révélant que l’écologiste quitterait le gouvernement dans six mois au plus tard n’aurait plus rien de loufoque.

                                                           *

 Si l’on veut savourer des images de Charles Aznavour chantant "J’aime Paris au mois de mai", rien de plus simple désormais. On vogue sur Internet et le dieu youtube vous offre 4’34 de bonheur. L’homme est détendu, maîtrise parfaitement son orchestration au point de se permettre des vocalises et des commentaires. Ainsi, à la troisième interprétation du refrain, il réussit à glisser « c’est normal c’est le mois où je suis né, un 22… » Eh oui monsieur, c’était en 1924 ! Nous célébrons donc aujourd’hui votre 93e anniversaire. Notre grand Charles a aussi chanté "Paris au mois d’août", dans le film éponyme de Pierre Granier-Defferre inspiré de l’agréable roman de René Fallet, où il jouait le rôle principal avec Susan Hampshire (1966). Le complice Georges Garvarentz avait composé une affriolante musique sur les paroles du crouneur. Afin de le remercier pour toutes les séduisantes tentations de Paris qui nous émurent, dédions-lui douze vers de reconnaisssance, libres, comme il se doit :

J’aime Paris au mois de janvier

J’aime Paris au mois de février

J’aime Paris au mois de mars

J’aime Paris au mois d’avril

J’aime Paris au mois de mai

J’aime Paris au mois de juin

J’aime Paris au mois de juillet

J’aime Paris au mois d’août

J’aime Paris au mois de septembre

J’aime Paris au mois d’octobre

J’aime Paris au mois de novembre

J’aime Paris au mois de décembre

Mardi 23 mai

 Á Riyad, capitale d’un  pays où les dirigeants sont les plus riches du monde et où le mot « démocratie » n’existe pas,  Donald Trump déclare que l’Iran est un adversaire aussi important qu’al-Qaïda et Daesh. Á Jérusalem, il se dit convaincu de trouver un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Le voyage du roi de la bourde n’est pas terminé. Demain, il sera pour deux jours à Bruxelles. Si ses conseillers lui ont préparé des fiches sur les problèmes belgo-belges, on peut s’attendre à des perles scintillantes, surtout si sa femme, qui aura visité le Musée Magritte pendant sa réunion à l’OTAN, lui ramène l’un ou l’autre bibelot à l’image déstabilisante.

Mercredi 24 mai

 Une salle de spectacle de Manchester devient à son tour théâtre d’horreur. Une bombe explose causant la mort de deux douzaines de personnes – surtout des enfants – et en blessant parfois gravement une centaine d’autres. Suivent les témoignages émus ou atterrés, les scènes de tristesse et de recueillement parmi les bouquets de fleurs improvisés, les bougies disparates, les gestes funèbres. La banalité des images confirme un constat déjà souvent énoncé : il va falloir vivre avec cette menace neuve désormais ancrée dans les sociétés de richesse et de laïcité. Il va falloir aussi accepter le nouveau sens du mot « terroriste » puisqu’il s’impose au fil des attentats. Un terroriste, jusqu’à ces temps d’épouvante ordinaire, était un agent de pouvoir fort voire même un militant de libération (pour un nazi, le résistant était ein terrorist…) En tout cas, c’était un poseur de bombes qui se gardait bien de sauter avec elles. Le fou de Dieu est un meurtrier aveugle doublé d’un kamikaze. Tous ceux qui répandent la mort n’ont pas envie pour autant de se la donner, même s’ils croient en l’au-delà…

Jeudi 25 mai

 Pendant que Donald Trump réprimandait à Bruxelles les membres de l’OTAN qui ne respectaient pas leurs engagements financiers, la Justice américaine confirmait, en appel, le rejet de son décret migratoire qui aurait eu comme premier effet de séparer des familles et de discriminer certaines communautés, en particulier la musulmane. On peut rédiger cette information autrement, en soulignant par exemple qu’au moment où le président des Etats-Unis inflige un camouflet à ses partenaires à Bruxelles, il en reçoit un autre à Washington. Ce constat débouche sur un raisonnement idoine lié au pouvoir réel du personnage. Hors de ses murs, le chef d’entreprise sermonne les dirigeants de ses succursales ; chez lui, il n’est pas charbonnier.

                                                           *

 Macron a tout pour lui sauf le droit à l’erreur.

Vendredi 26 mai

 Cessons de prendre le problème par le mauvais bout : commissions d’enquêtes et loi sur la moralisation de la vie politique ne seraient pas indispensables si la place de l’argent n’occupait pas un pouvoir aussi prépondérant dans la société. Mais s’attaquer à ce mur-là est d’un autre ordre et relève d’une autre conception du monde. Dès lors, la théorie du y’a-qu’à dispose encore de beaux jours devant elle.

Samedi 27 mai

 Réunis en Sicile, les dirigeants du G 7 ont dû se rendre à l’évidence et se quitter en actant qu’ils n’ont pas de position commune sur les Accords de Paris concernant le réchauffement climatique (COP 21). En fait, rien n’est bien grave. Seul Donald Trump ne veut pas se rallier. Il déclare qu’il prendra une position la semaine prochaine car il a « besoin de réfléchir ». Voyons le bon côté des choses : Trump est capable de réfléchir. C’est une grande nouvelle !... Bah !  La planète attendra une semaine de plus avant d’arrêter de tousser…

                                                           *

 « On subit sa famille, on choisit ses amis. » Cette proclamation a sa part de pertinence. Mais quand on sait que son auteur est Charles-Louis Napoléon Bonaparte, on se dit qu’il aurait pu commencer par la méditer soi-même plutôt que de se baptiser « Empereur Napoléon III »… « Charles-Louis 1er », roi de France, ça aurait eu de la gueule, et l’Histoire aurait fourni matière àVictor Hugo …

Dimanche 28 mai

 C’est le troisième missile que lance la Corée du Nord ce mois-ci. Cette fois, l’engin atterrit dans les eaux japonaises, 450 kilomètres plus loin. Kim-Jong-Chose donne l’impression de tout faire pour provoquer Trumpette. Il faut espérer que les dingues ne méconnaissent pas la diplomatie et que Docteur Folamour est toujours au repos dans la boîte de Pandore.

                                                           *

 Durant toute l’année, des touristes débarquent à Bruxelles pour s’agglutiner autour de la statue d’un petit garçon occupé à faire pipi. Et les clics résonnent afin de nourrir des albums-souvenirs de voyages. Cette attitude oscillant entre le saugrenu et le ridicule aurait pu s’apparenter à la spécificité belge, dont le bizarre tient lieu de nature et le loufoque de monnaie courante. Serait-ce surestimer le terroir ? 7Dimanche, journal gratuit distribué dans les boulangeries-pâtisseries en priorité, relève que beaucoup d’autres pays possèdent leur Manneken-pis ! Et d’appuyer leur affirmation par un reportage photographique montrant des statues de gamins urinant à Colmar, à Zaruma (en Equateur), au Mont Rokko, près de Kobe, à Poitiers, à Bogense (Danemark), etc. Enquête approfondie, l’on constate que ce sont des copies, parfois des cadeaux bruxellois. Les légendes liées à l’origine émanent toutes de la capitale du royaume des frites. Une fois de plus, l’adage se vérifie : le monde entier est belge !

Lundi 29 mai

 Sous le prétexte de l’inauguration d’une exposition consacrée à Pierre le Grand, Vladimir Poutine vient passer la journée à Versailles. L’occasion, pour Emmanuel Macron, de poursuivre ses contacts avec les grands de ce monde. La conférence de presse qu’ils donnent de conserve en fin d’après-midi reflète bien le climat : tous les sujets ont été abordés, y compris les plus délicats (homosexualité en Tchétchénie, Crimée, Ukraine, Syrie, etc.) sous le sceau de la franchise mutuelle et de l’authenticité. Le résultat est clair : on n’est d’accord sur rien mais on est bien décidés à continuer le dialogue. Vive l’amitié franco-ruse ! [Hola ! Un seul  s  manque et tout est chamboulé…]

                                                           *

 Pour la troisième fois consécutive – et sans doute la dernière -, Nicolas Bedos assume le rôle de maître des cérémonies à la 29e édition des Molières du Théâtre. Il faudra déposer cet enregistrement-là dans un écrin à l’Institut national de l’Audiovisuel (INA) pour démontrer, dans quelques décennies, que de temps en temps, loin des paillettes, des propos vulgaires, des imbécillités outrancières et gratuites imaginées juste pour faire de l’audience, des compétitions stériles et des fictions grotesques, une plage horaire autour de minuit savait provoquer à la télévision le frisson permanent, par la magie d’une belle dose d’humour ornée de paroles agréables à entendre, dans une langue qui le mérite, qui produit grâce aux auteurs des éclats d’émotion, et qui est si souvent écorchée par celles et ceux qui devraient en user avec respect, puisqu’ils sont payés pour transmettre. Nicolas Bedos harmonisait la fête avec l’intelligence d’un talent affirmé, confirmé, reconnu et salué, y compris par son père qui ne pouvait qu’être heureux. Il n’a que 37 ans le gamin. On doit le suivre avec l’attention et la curiosité que l’on réserve aux artistes exceptionnels.

                                                      

Mardi 30 mai

 Le 22 juin 1944, Ernst Jünger apprend que Céline fait le siège de l’ambassade d’Allemagne à Paris afin d’obtenir des papiers et des sauf-conduits pour fuir la France. Il note dans son journal qu’il est « curieux de voir comme des êtres capables d’exiger de sang-froid la tête de millions d’hommes s’inquiètent de leur sale petite vie. »

                                                           *

 Arnaud Desplechin entretient cette fâcheuse manie de compliquer sa narration dans le but de la rendre sans doute plus  captivante. Mais la complexité pour la complexité embrouille. C’est ce que l’on ressent à la fin de la projection des "Fantômes d’Ismaël". La seule satisfaction qu’on en retire est de constater la maturité croissante des belles quadragénaires Marion Cotillard et Charlotte Gainsbourg.

Mercredi 31 mai

 Et si Macron ne tenait pas la distance ? S’il voulait faire de l’Histoire sans passer par le stade faire de la politique ? C’est un homme spécial, sûrement. Voilà ce que disait Balzac – fin observateur s’il en est – en 1840 : « L’homme spécial ne peut jamais faire un homme d’État, il ne peut être qu’un rouage de la machine et non le moteur. » La dictature de l’immédiateté si bien nourrie par les médias érode chaque jour la mémoire. L’an dernier à pareille époque, nombreux étaient les observateurs qui imaginaient un tandem Hollande-Macron en campagne présidentielle, le premier restant à l’Élysée, le second gouvernant depuis Matignon. Peut-être qu’Hollande lui-même avait aussi pensé à cette hypothèse. C’eût été l’annonce d’un second mandat prodigieux, d’autant que les chiffres de l’économie devenaient enfin favorables. L’appétit du surdoué  démembra le pronostic. Soit. Á lui, donc, de se débrouiller avec les cartes qu’il s’est octroyées après les avoir conquises. Pour durer, il devra se frotter au peuple, fréquenter les vallons et les bastides, respirer les genêts de Bretagne et les bruyères d’Ardèche et en parler comme on décrit son jardin, il devra aimer le coup de l’étrier sur le zinc du tiercé, les hêtraies, les vieux ponts, les châteaux qui racontent le « cher vieux pays », les plaines, les forêts, les collines, les pierres anciennes, pas les antiques, celles qui servent à l’apéritif et au pique-nique, celles sur lesquelles on étale une nappe à carreaux rouges et blancs. Bref, s’il veut – et c’est le cas – s’inscrire dans la lignée des de Gaulle et Mitterrand plutôt que dans celle des Giscard et… Hollande, malgré un amour à Brigitte déclaré, répété à satiété, sur tous les tons et toutes les couvertures brillantes des magazines pipeuls, il devra se donner à une maîtresse plus importante et surtout plus exigeante : la France.

Image: 

La rencontre Macron - Poutine à Versailles. © Orange Actu.

29 mai 2017

Les coordonnées du hasard

&

Image: 

Pour trouver les coordonnées du hasard
Il faut
Se trouver le 16 avril 2014
À onze heures quarante-cinq
Face au parvis couvert de fleurs
De l’église de Chichicastenengo
Dans la cohue de la Semaine Sainte
Il faut
Se diriger à gauche
Vers un passage couvert
Décoré de fresques colorées
Il faut
S’y frayer un chemin
Dans la foule dansante
En mouvements flous
Il faut
Mettre la main droite sur son portefeuille
Serrer son appareil photo dans la gauche
Admirer la fresque de l’indien au soleil rouge
Il faut
Lever bien haut la jambe droite
Pour éviter la tête du vieil homme
Profondément endormi sur le sol
Il faut
Porter le dos vers l’arrière
Pour éviter l’énorme bouquet de gypsophiles
Qui chatouille le nez et brouille le regard
Il faut
Tordre son corps vers la droite
Poussé par une indienne, un coffre sur la tête
Il faut
Perdre l’équilibre
Retrouver l’équilibre
Au-delà du vieillard couché
Mettre la main sur la poche droite
Subitement vide
Il faut
Regarder dans les yeux
Un jeune homme qui s’écarte tranquillement
Il faut
Était-il un ?
Étaient-ils trois ?
Était-ce lui ?
Il faut
Constater « Je m’ suis fait avoir »
Pacifiquement
Habilement
Il faut
Photographier les détails de la fresque
Qui avait attiré mon regard
Il faut
Mémoriser
Les coordonnées du hasard

fromont, 2014

25 mai 2017

La France en meilleur état

Lundi 8 mai

 L’équipe d’Emmanuel Macron doit s’atteler à préparer la suite afin que son élection ne se transforme point en impasse. Ce midi, il est à l’Arc de Triomphe avec François Hollande pour commémorer la fin de la Seconde guerre mondiale. Le président sortant multiplie les gestes d’attention : petites tapes dans le dos, partage d’actes solennels… L’attitude se veut bienveillante mais elle est perçue comme étant un peu paternaliste. Il y a, chez François Hollande, beaucoup moins de gestes innocents et irréfléchis qu’on ne le croit…

                                                           *

 Message à tous ceux qui, dans les partis français à la dérive, tentent de conserver leur place au sein du jeu politique, quitte à devoir assumer un revirement honteux : « Depuis toujours, quelqu’un en moi, de toutes ses forces, a essayé de n’être personne. » (Albert Camus. Carnets, 1954)

Mardi 9 mai

 Donald Trump limoge « avec effet immédiat » James Comey, le patron du FBI. Ça, ce pourrait être la gaffe de trop pour le président des Etats-Unis. Le dernier qui posa un tel geste fut Richard Nixon. On connait la suite…

                                                           *

 Parmi les ralliements étonnants mais surtout lâches, celui de Manuel Valls qui semble connaître des difficultés pour obtenir l’investiture du mouvement La République en marche afin de concourir sous cette étiquette aux élections législatives. Il a déclaré que « le PS est mort », aggravant son cas et son erreur d’appréciation. Le PS va déjà lui montrer qu’il n’est pas mort en lançant une procédure d’exclusion qui ne devrait donc pas le chagriner. Il aurait mieux fait d’emmagasiner des provisions pour se préparer à une traversée du désert. Á 55 ans, il pouvait se le permettre et prendre un pari sur l’avenir

                                                           *

 Aurore, de Blandine Lenoir. Un film de femmes pour une histoire de femmes. Amusant. Agnès Jaoui magnifique.  

Mercredi 10 mai

 Comme tous les grands partis, le Front national se repositionne idéologiquement. Á entendre Marine Le Pen et Florian Philippot dès le soir du second tour, on perçoit déjà que l’accent va être porté sur le patriotisme plutôt que sur le nationalisme. C’est peut-être du reste ce qui a poussé Marion Maréchal-Le Pen à se mettre en retrait de la vie politique. Cette pirouette sémantique ne sera jamais qu’une supercherie de plus. On rappellera, le cas échéant, l’excellente définition de Romain Gary, simple et compréhensible par tous : « Le patriotisme, c’est l’amour de son pays ; le nationalisme, c’est la haine des autres ».

                                                           *

 Chaque jour apporte son lot de surprises et de bouleversements inattendus dans la vie politique française. Il est probable que le premier Conseil des nouveaux ministres qui se tiendra dans une semaine déploiera lui aussi plusieurs audaces et autant de curiosités. Ensuite, de pareils épatements naîtront des élections législatives. L’heure est donc davantage à l’observation. Celles et ceux qui sont contraints – payés pour cela… - de commenter prennent beaucoup de risques s’ils s’égarent dans des prévisions trop construites. Des surprises, des éclats, c’est du reste ce que l’on attend d’Emmanuel Macron, élu d’abord pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière. On n’oserait plus se contenter d’une simple aspiration au mot « changement ». Et l’on se souvient du formidable roman Le Guépard rendu célèbre par l’adaptation à l’écran de Visconti, où l’auteur, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, développait le principe « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Jean-François Kahn avait d’ailleurs appliqué ce raisonnement dans un maître-livre au titre éponyme en 1994, réfléchissant à « une théorie de l’évolution sociale » (éd. Fayard).  Cette fois, il importerait vraiment que tout changeât pour que tout change… Attendre et voir. Mais observer. Attentivement.

Jeudi 11 mai

 Deux évidences au milieu de tant d’incertitudes :

  1. L’Union européenne pourra compter sur une France décidée à la faire progresser, à la renforcer.
  2. Le défi de remporter les législatives est, pour Macron, beaucoup plus lourd à relever que celui qui consistait à gagner la présidentielle, surtout dès l’instant où son adversaire du second tour était Le Pen.

 

Vendredi 12 mai

 Donald Trump tente d’intimider le chef du FBI qu’il vient de limoger et le menace s’il décidait de parler à la presse. On savait que Trump ne connaissait pas l’histoire du monde. On sait désormais qu’il ignore aussi l’histoire du pays qu’il dirige.

                                                           *

 (Bookmakers est un mot qui, comme beaucoup d’autres, n’a aucune raison d’être utilisé dans la langue française. Alors, ou bien on emploie le terme propre : parieur, pronostiqueur… Ou bien, à la limite, on en francise l’orthographe : bouqueméqueur). Demain soir sera diffusé le Grand prix eurovision de la Chanson. C’est un spectacle qui ne présente aucun intérêt mais qu’il faut bien considérer puisque plus de 200 millions de téléspectateurs vont le regarder. La presse française conseille aujourd’hui d’être attentif à Blanche, la candidate belge, que les parieurs (la presse française écrit « les bookmakers »…) donnent gagnante. La chanson que Blanche (pseudonyme d’Ellie Delvaux) interprétera s’intitule City lights. Le pays que Blanche représentera compte 11 millions d’habitants et possède trois langues nationales : le néerlandais, le français et l’allemand. C’est toutefois en anglais qu’elle concourra. Soit. Mais pourquoi, dès lors, n’a-t-elle pas choisi White plutôt que Blanche comme pseudonyme ? White, comme Barry, qui, lui, est black…

Samedi 13 mai

 La Libre Belgique, journal réputé sérieux, publie un dossier intitulé Retour sur 10 temps forts du quinquennat Hollande. Pas un seul sujet ne concerne la politique internationale. Rien sur l’initiative d’intervention immédiate en Syrie dès août 2013, qu’abandonnèrent Obama et Cameron après avoir donné leur accord, rien sur l’intervention au Mali pour stopper l’avancée des islamistes, pas un mot sur la COP 21, etc. Il valait mieux parler du scooter qui l’emmenait vivre une nuit d’amour chez Julie Gayet. De l’air, de l’air… Mesdames et messieurs les commentateurs, un tout petit peu de hauteur, est-ce possible ? Juste pour sortir du caniveau… Merci.

Dimanche 14 mai

 La belle République laïque et sociale démontre sa capacité à organiser les fastes sans couac. Il n’y a que la météo qu’elle ne peut pas maîtriser. Emmanuel Macron prononce son discours d’investiture (« Il faut être à la hauteur du moment… ») après une remarquable introduction de Laurent Fabius en tant que président du Conseil constitutionnel. François Hollande sort de la cour de l’Élysée sous les clameurs de la rue du Faubourg Saint-Honoré (oui, les clameurs !) Comme François Mitterrand, il repasse par la rue de Solferino, au siège du PS, là encore dans la ferveur. En l’absence de quelques militants dont Aubry, Montebourg, Valls et quelques frondeurs professionnels qui se sont portés pâles, il déclare : « J’ai rendu la France dans un bien meilleur état que je l’ai trouvée. » Eh bien oui. Mais il fallait le dire, cher François, sans retenue, sans fausse pudeur, dès juin 2012, dire dans quel état tu avais trouvé la France… Ton parcours de cinq ans aurait suivi une toute autre trajectoire… Nom de Dieu !

                                                           *

 La social-démocratie allemande subit un sérieux échec par rapport aux chrétiens-démocrates dans le Land le plus important (Rhénanie du Nord-Westphalie, 18 millions d’habitants) qui fut leur bastion. Martin Schultz minimise les chiffres, se souvenant qu’il reste quatre mois d’ici aux élections législatives. Certes. Mais l’avertissement est sérieux, il le sait. Son état de grâce est déjà en péril.

Lundi 15 mai

 Hillary Clinton crée son mouvement politique. Son nom, en mille : En marche ensemble ! Grâce à cette formule macronienne, démentirait-elle Régis Debray qui, dans son dernier livre  (Civilisation, éd. Gallimard), explique Comment nous sommes devenus américains ? Hum, ce n’est pas demain que le jambon-beurre remplacera le hamburger chez Mc Donald Trump.

                                                           *

 Le président Macron accomplit le voyage de Berlin comme il est d’usage pour se présenter officiellement à la chancelière Merkel qui se prépare donc à travailler avec un quatrième président de la République française. On sera curieux de découvrir ses portraits et comparaisons dans ses mémoires. En tout cas, saisissant l’ardeur du jeune impétrant, elle n’hésite pas à se dire d’emblée disponible pour une refondation historique de l’Europe. Le coup de barre spectaculaire est nécessaire : on renouvellera le Parlement européen dans deux ans et des poussières.

Mardi 16 mai

 Les campagnes pour les élections primaires, la campagne pour l’élection présidentielle et les cérémonies liées à ses conséquences sont enfin derrière nous. Finis les flopées verbales, les promesses brinquebalantes, les chiquenaudes camouflées, les insinuations malsaines, les engagements solennels, toutes ces superfluités de langage qui mettent à mal notre belle et juste langue. On va pouvoir recouvrer la rigueur du vocabulaire et l’emploi du terme propre. Du moins espérons-le ! Le Premier ministre Édouard Philippe, qui est sûrement quelqu’un de bien, place le subjonctif après « après que… » Quand on dirige un gouvernement, il est nécessaire de se rendre compte qu’un fait accompli n’est pas quelque chose qui pourrait advenir mais qui, au contraire, s’est réalisé.

 Soit.

 La formule la plus répandue durant les mois de palabres qui viennent de s’achever est à coup sûr « en même temps… » Serait-ce trop demander que de ne plus l’entendre ?  Tous les ministres qui l’utiliseront devraient désormais être soumis à la sanction. Mais pour cela, il faudrait que le président montre lui-même l’exemple… Quant à « voilà… », façon commode d’arriver au point final lorsque l’imagination n’alimente plus le débit, on ne peut que prendre acte de son déclin dans l’usage courant et gager que l’épidémie est passée.

 Trois petites notes conservées au chaud. 1. D’après Jean-Christophe Cambadélis, François Mitterrand considérait Jean-Marie Le Pen comme un faluchard, ce mot découlant de manière péjorative du substantif faluche, béret de velours noir porté par les étudiants au 19e siècle. Le faluchard serait donc à la faluche ce que le salonard est au salon. On ne sait cependant toujours pas ce que Mitterrand a voulu dire par là.  2. Le mot faquin est revenu parfois dans les échanges, pas souvent à vrai dire, mais assez pour coincer l’un ou l’autre animateur de débat, notamment dans les propos de Jean-Luc Mélenchon. Jean-Luc Godard avait déjà naguère provoqué un petit désarroi médiatique. Faquin (« Homme méprisable et impertinent, coquin, maraud » - Larousse -) n’est pourtant pas si exotique. On le trouve régulièrement dans Stendhal (« Ce faquin de ministre le traite avec une distinction étonnante. » Lucien Leeuwen).  3. Le terme « polémologie » est de création très récente. On le doit à Gaston Bouthoul (1896 – 1980), sociologue français spécialisé dans la science de la guerre, qui publia en 1945 un Traité de polémologie. Longtemps ce néologisme n’eut pas d’antonyme. Si l’on reconnaissait qu’il existât une science de la guerre, personne n’avait pensé qu’il pût exister aussi une science de la paix. Certains philologues voudraient imposer le substantif irénologie, inventé par le journaliste belge et professeur à l’Université catholique de Louvain Paul Michel Gabriel Lévy (1910 – 2002) dans les années cinquante. Mais qui, aujourd’hui, connaît ce mot ? En tout cas, pas Alain Rey, qui l’ignore dans son dense Dictionnaire historique de la langue française (éd. Le Robert).

Mercredi 17 mai

 « François Hollande, s’interroge Le Monde, a-t-il vraiment laissé le pays dans un meilleur état qu’il ne l’était il y a cinq ans ? » Et de répertorier des appréciations en les commentant : La croissance : situation meilleure.  Le chômage : situation pas meilleure mais encourageante. Le déficit public : situation meilleure mais insuffisante. Pouvoir d’achat et consommation : la situation s’améliore. Le logement : la situation s’améliore. Les entreprises : la situation est meilleure. Conviendrait-il de conclure que le président sortant aurait pu asseoir et conforter ses résultats dans un deuxième (et indispensable) quinquennat ?

 Au journal de 9 heures sur RTL, la préposée annonce que « grâce à François Hollande et selon l’INSEE », le chômage est au plus bas, revenu à son chiffre du premier trimestre 2012, en-dessous de la barre des 10 %.

 Attention mesdames et messieurs les journalistes ! Comme c’est dit chez Audiard : « On pourrait jaser… »

Jeudi 18 mai

 Le temps de la sagesse s’impose. Observer, analyser, mais se garder de commenter la politique française constitue la principale application. Sans bien percevoir encore comment le pays sera gouverné, on peut déjà noter qu’il n’aura jamais été aussi impliqué dans la construction européenne, du moins par la composition de son gouvernement. Le second tour de l’élection avait fait apparaître un choix clair entre deux options radicalement opposées : le repli dégageant un protectionnisme quasiment maladif d’une part, l’option européenne dans une mondialisation acceptée de l’autre. Cette dernière est en tout cas très illustrée dans l’énoncé des compétences ministérielles.

Vendredi 19 mai

  La République en marche, le nouveau parti macronien, ne présentera pas de candidats dans 51 des 577 circonscriptions. Cela rendra d’autant plus difficile la recherche d’une majorité absolue. Reste à souhaiter que cette demi-centaine de sièges se répartiront entre les deux grandes familles traditionnelles, LR et PS, indispensables à l’équilibre démocratique. Car l’enjeu, gage de réussite de ce quinquennat, ce sera aussi de réduire les extrêmes. Jean-Luc Mélenchon est, hélas !, au bord du délire. Son retour au réel risque d’être douloureux. Côté FN, c’est plus simple : il faut espérer que leurs bisbilles se transforment en chamailleries et que leurs querelles accouchent de scissions. Ils en sont capables. Un jour, parce qu’il est impossible de gouverner en satisfaisant tout le monde, parce que la cohésion entre les meilleurs d’un côté avec les meilleurs de l’autre pourrait se craqueler ; un jour un grand débat de repositionnement sera peut-être nécessaire. Si c’était le cas, il vaudrait mieux que cette explication s’organise autour des grandes forces démocratiques alimentées par l’Histoire. Pour se tenir stable et bien avancer, un corps a besoin d’une jambe droite et d’une jambe gauche. Un pays aussi.

Samedi 20 mai

 Donald Trump quitte les Etats-Unis pour la première fois depuis son élection. Un voyage de huit jours qui débute par l’Arabie Saoudite. Ses conseillers implorent le Tout-Puissant matin et soir pour éviter que le président imprévisible ne commette quelques gaffes. Ils ont pris toutes les précautions imaginables. Ayant constaté que leur patron ne comprenait pas les longs développements, ils se seraient même arrangés pour qu’au sommet de l’OTAN, chaque intervention soit limitée à 4 minutes maximum. Le jour où il rencontrera Poutine, il faudra prévoir des interruptions de séance.

                                                           *

 Hassan Rohani est réélu dès le premier tour à la présidence de l’Iran avec 57 % des voix. C’est une lourde défaite pour les conservateurs. C’est donc surtout la preuve que le pays aspire à la modernité. Le religieux le plus modéré est d’abord un religieux. Et le Guide suprême veille. Ce n’est pas encore l’heure de la laïcité mais elle viendra.

Image: 

Paris,14 mai 2017: François Hollande s'en va, laissant «la France dans un état bien meilleur que celui que j'ai trouvé», en 2012. Photo © Stephane de Sakutin / AFP

22 mai 2017

Terminus, dit-elle

&

Image: 

Terminus dit-elle
Au beau milieu
Des particules gerbées
Ce n’est pas la taille qui compte
Mais comment on taille
Une poésie qui compte ses pieds
Secousses
…éternité, éternité, éternité…
Poètes
Marchez sur vos particules gerbées
Enfermées dans l’atome

Imagine le tableau, Nadeja
D’un de ces là-haut, l’ange Majorette
Illuminé par trois hautes fenêtres
Soulève de son bâton
Un couvercle qui boîte
Une dame s’incline
Sur une autorité idiote
Qui odore la mémoire
D’une vraie rumeur
Si seulement ce n’était pas la taille qui comptait, Ossip,
Mais comment on taille
… éternité, éternité, éternité…
Poète
Compte tes pieds
Jusqu’au terminus
Où ils te descendent

Ré, 03/05/2010

Écrit après la lecture de "Contre tout espoir" de Nadejda Mandelstam

21 mai 2017

Pouic

Il se demande parfois si ce n’est pas lui qui et à l’origine du phénomène. Tout avait commencé un dimanche matin quand elle s’était mise à pleurer sans raison. Non, finalement pas sans raison. Elle pleurait à cause du temps qui passe, du temps passé, du mauvais temps. Elle pleurait, recroquevillée sur elle-même. Ses larmes lui coulaient dessus. Pour la consoler, il aurait pu la prendre dans ses bras, lui caresser les cheveux et lui parler tendrement à l’oreille mais pour la prendre dans ses bras, il aurait dû se lever et contourner la table. Pas envie. Trop loin, trop long, son café aurait refroidi. Il choisit la solution de facilité et lui dit : « Rien n’est grave puisque je t’aime ».C’était simple, veule, facile et passe-partout. Pas besoin de se lever. Il suffit de jeter les mots à l’autre bout de la table comme de miettes de pain aux oiseaux et l’affaire est faite. Elle répondit mécaniquement à travers ses larmes : « Moi aussi, je t’aime. ». Ils venaient, sans le savoir, de gaspiller des mots que plus jamais, ils ne pourraient prononcer. L’usage de la parole s'était transformé en fusil à un coup, un fusil impossible à recharger même quand on croit posséder plein de balles dans son chargeur. Dans l’après-midi, après avoir fait l’amour, lui prit l’envie de lui dire « Je t’aime » en lui caressant le dos alors qu’elle somnolait sur lui mais « Pouic », rien ne sortit de sa bouche. Comme si quelque chose venait de se bloquer dans le grand ordinateur qui contrôle l’univers. Le bug. Désormais, il était devenu impossible de répéter les mots déjà prononcés.

Le soir même, ils étaient invités chez des amis. La maîtresse de maison a voulu leur parler de Wax, la série géniale qu’il faut absolument avoir vu, surtout la saison 3. Le problème, c’est qu’elle en avait déjà parlé à midi avec d’autres amis.

- Quoi ! Vous n’avez jamais vu Wax ? Ce n’est pas possible ! Il faut absolument que vous regardiez la saison 3. Vous allez adoorer ! Nous, on ne rate aucun épisode !

Alors, le soir, quand elle a voulu reparler de Wax à ses hôtes du soir, Pouic, elle ne prononça aucun mot. Son silence ne l’inquiéta pas. Elle mit son mutisme sur le compte d’une fatigue passagère causée par les courses pour le dîner, la cuisine, le plan de table et cette soirée ennuyeuse et ratée qui se traînait. Ah, si elle avait pu parler de Wax !

Dès le lendemain, le phénomène prit des proportions gigantesques. Les présentateurs des journaux télévisés de 9h, de 13h et même du 20 heures habitués à répéter quotidiennement les mêmes mots restèrent muets. Pouic. On n’entendit plus non plus les hommes et les femmes politiques qui répètent inlassablement que, dans notre pays, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais qu’on peut la créer très facilement ici avec quelques mesures fermes et injustes. Les politiques, pouic. Le mal se propagea aussi rapidement que la peste. Il finit par contaminer des gens qui croyaient pouvoir y échapper comme les petits auteurs de nouvelles qui Pouic.

Pages

entreleslignes.be ®2017 design by TWINN