semaine 38

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

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Zeitgeist par Erik Rydberg

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02 juillet 2018

Déboulonner la ville

La ville comme "antilieu" du faites, ne faites pas. C'est pour ton bien, mon enfant. On pense à toi, et pour toi.

Il est devenu mondainement correct de déboulonner. Les statues, plaques de rue entachées d'esprit colonial, par définition "raciste". Les pages d'histoire qui déplaisent: hors de notre vue! Cachez-moi ce truc que je ne saurais voir1. C'est une manière comme une autre de peindre le monde en rose. Mais, tant qu'à déboulonner, pourquoi s'arrêter à si peu?

Car, s'agissant de la ville, il y autrement plus gênant que les tics de langage, les automatismes de la pensée apprise, qu'on sait quasi indéboulonnables. J'en parlais l'autre jour avec une amie, c'était au sujet d'un chapitre de mon livre "Que faire! - Contre l'ordre régnant"2 où il est question de l'idéologie de la planification urbaine, une propagande en asfalte, en potelets, en couloirs de circulation. Ce qui l'avait fait tiquer, et moi itou, c'est que le discours de la bureaucratie urbanistique et celui du secteur associatif qui le critique tiennent à peu de choses près le même langage.

Feu rouge (conceptuel)

Lorsqu'on commence à tiquer, on n'arrête pas. Dernièrement, c'est en lisant une recension d'ouvrages sur la ville qui disait beaucoup de bien du dernier livre du sociologue anglo-américain Richard Sennett, "Building and Living" (traduction approximative: Bâtir et habiter)3. Sa thèse est qu'il conviendrait de rendre les villes plus habitables. Comment? En tenant compte des désirs et besoins des "citoyens ordinaires". Ce ne serait naturellement pas plus mal. Mais patatras! voilà que l'article résume en quatre mots les concepts clés qui, selon Sennett, devraient guider une saine planification urbaine, à savoir, ouvrez les guillemets: "la diversité, l'ouverture, la fluidité et l'informalité". D'accord, ouverture ne rend qu'assez mal le "openness" de l'anglais. Mais peu importe. Car ce qui fait éminement voir rouge, c'est: diversité! Et pour couronner le tout: fluidité! Forcé qu'on tique.

Pourquoi encore et toujours "diversité"? Et pour ainsi dire jamais "variété"? (Le thesaurus anglais, Oxford Dictionary, ajoutant à côté de "variety": "mix", "melange", "medley" et "multiplicity", qui auraient tous fonctionné très bien ici.) Ce qui est évidemment gênant4, c'est que "diversité" tient du concept téléphoné, servi par toutes les officines d'éducation civique - mettons, j'avais pensé dire officines de redressement moral, mais cela me semblait par trop péjoratif. Et là-dessus, donc, fluidité. En matière d'aménagement urbain, on ne jure plus que par cette idée-là. La circulation automobile, cycliste, piétonne doit être fluide. Grâce aux "sites propres", bus et trams circulent de manière fluide. On ne cherche pas encore à rendre fluides5 les déplacements des moineaux, merles et mésanges, mais ça viendra.

Stop! Sens unique!

Bon. On ne va casser du sucre sur la fluidité et tout l'appareil conceptuel bureaucratique qui va avec. Il y a du pour et du contre. Le problème, c'est qu'on n'entend et ne lit que le pour. Le contre: inaudible pour ne pas dire inexistant. Lorsqu'il n'y a qu'un seul son de cloche, il y a toujours lieu de s'inquiéter.

Il n'y a pas que les mots, les concepts. Ce que je tentais de mettre en évidence dans le chapitre sur l'urbanisme dans "Que faire" est que la ville, son aménagement, est une idéologie. Une idéologie en dur, en ciment, en poteaux de signalisation, en peinturages au sol, en pavages directionnels, et ça, c'est curieux.

Autant il existe une littérature critique abondante sur les formes de propagande du discours dominant et de ses mots fétiches, autant la vaste littérature sur l'urbanisme semble muette sur cet aspect-là. Elle discute d'écologie, de ségrégation sociale, de politiques du déplacement, de préservation du patrimoine, tout ce qu'on veut, mais jamais ou presque de la dimension idéologique d'aménagements qui, presque tous, tendent à imposer des comportements (de manières d'être) chez le public ciblé, automobiliste, cycliste, piéton ou usager des transports en commun. C'est rarement mis en question, rarement soumis à la réflexion.

Dissidences aléatoires

Et quand c'est le cas, c'est tout aussi rarement le fait de celles et ceux qui d'ordinaire interviennent sur les questions d'urbanisme. Ce n'est pas sous leur plume qu'on lira sur tel aménagement territorial idiot qui fait la joie du lobby du béton: "Il est significatif que les ronds-points, dont l'injonction première est «Vous n'avez pas la priorité», aient commencé à proliférer en France en même temps que le chômage entamait une courbe exponentielle." C'était signé Gérard Mordillat, romancier et cinéaste6...

On pourrait aussi prendre Régis Debray dont les livres ne sont pas, en général, rangés à la section "architecture", "urbanisme" ou "art urbain" dans les librairies. C'est à lui pourtant qu'on doit le concept de "l'antilieu", descriptif du fait que les mêmes techniques d'intervention dans le matériel urbain sont à l'œuvre partout pour un même résultat globalisateur "interchangeable, dupliquable à volonté"7. L'homme du futur dans la ville du futur est un robot.

Et ce n'est sans doute pas un hasard si le regard du théoricien marxiste Frederic Jameson sur les effets débilitants du postmodernisme s'est formé, d'abord, par une "relecture" de l'architecture contemporaine. Tous deux, Debray et Jameson, analysent la ville en termes d'idéologie8, mais comme en passant, sans développer la question de sa fonction normative sur le comportement des habitants, qui est de leur imposer, à chaque pas, un "parcours d'intégration": à quoi? À obéir.

La prochaine fois que vous vous trouvez devant un passage clouté, prenez la diagonale aléatoire.

1Sur la mode du déboulonnage mondainement correct, l'autrice anglo-américaine Lionel Shriver a suggéré dans The Spectator (23 septembre 2017) qu'il y aurait lieu dès lors de rebaptiser New York, ainsi nommée en mémoire du duc de York, grand esclavagiste devant l'éternel. https://www.spectator.co.uk/2017/09/tear-down-statues-at-this-rate-well-have-to-rename-new-york/

2Éditions Couleur livres, 2017, sans doute encore disponible dans les bonnes librairies - ou auprès de l'auteur, 9 euros, frais d'envoi inclus, compte BE57 0639 6804 0635 avec mention Que faire & adresse où envoyer.

3TLS n°6011 du 15 juin 2018.

4Rappelons que pour ce grand décodeur de l'idéologie architectural qu'était John Ruskin (The Stones of Venice, 1853), la variété est un des traits distinctifs de l'architecture gothique, mais alors au sens d'un goût pour le perpétuel changement, pour le chatoiement protéiforme de l'univers, signe de civilisation. Autres temps...

5Ajout a posteriori: dans le dernier numéro de la revue Lava (n°5, été 2018), je trouve dans un article de Sara Salem l'expression "notions théoriques fluides". Bigre!

6Là, j'ai triché. J'ai piqué la citation de mon livre Que faire. Mordillat, à l'origine, c'était dans une tribune parue dans Le Monde diplomatique, n°742, janvier 2016.

7Régis Debray, Civilisation, 2017, Gallimard, nrf.

8Dans un long papier intitulé "Future City" publié en 2003 dans la New Left Review, Jameson évoque l'émergence d'une "control space" (espace urbain comme espace de contrôle) mais s'attache surtout à la marchandisation de l'environnement urbain par prolifération des centres commerciaux faisant de tous des marionnettes du shopping ("In the end, there will be little else for us to do but shop." - "Il ne nous restera finalement rien d'autre à faire que du lèche-vitrine".) https://newleftreview.org/II/21/fredric-jameson-future-city

 

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01 juillet 2018

Le fond de l’air est brun

Samedi 16 juin

 Réflexion de Claude Javeau, professeur honoraire à l’Université Libre de Bruxelles : « Si les Diables rouges parviennent en finale, leur entraîneur, Roberto Martinez, touchera une prime de 1,5 million d’euros. Je propose de lui offrir en sus une croisière sur l’Aquarius… » Ce bateau d’une ONG française recueillant des migrants naufragés en Méditerranée, interdit d’accoster dans un port italien arrive demain matin à Valence avec à son bord 629 désespérés. Les citoyens espagnols ont dressé des calicots de bienvenue. Et s’il se passait quelque chose comme un revirement des peuples européens vis-à-vis de ce phénomène migratoire pesant sur les gouvernements de l’Union ? Á Bruxelles, des restaurateurs se sont constitués en association pour embaucher des réfugiés syriens dans le cadre de petits boulots…

Dimanche 17 juin

 Il y a des gens qui broient du noir et d’autres, beaucoup moins nombreux, qui le célèbrent. Pierre Soulages en est leur plus talentueux représentant. Toute une vie à faire jaillir la lumière de cette couleur qui l’a hanté jusqu’à la manière de s’habiller ainsi que celle de Colette, son épouse depuis toujours, une année plus jeune que lui. On apprend tout cela dans l’entretien très bien charpenté qu’il accorda pour le JDD à Stéphanie Belpêche, un dialogue bien construit et très judicieusement équilibré sur les jalons d’une vie de fidélités aux objectifs que l’artiste s’est imposés. Pierre Soulages tire aussi fierté de la visite des présidents de la République. Il les cite tous, depuis de Gaulle jusqu’à Macron, sauf bizarrement Georges Pompidou, celui qui, avec sa femme Claude, devait sans doute s’attacher le plus à son œuvre, voire peut-être même se passionner pour elle. Il garde Mitterrand pour la fin de son énumération car il tient à le qualifier : « le pharaon ». L’intéressé aurait aimé.

                                                           *

 Au vu de la bande-annonce pour Les troisièmes noces, le film de David Lambert, on s’attend à une comédie sur la construction d’un mariage blanc. Bouli Lanners, « vieux pédé », veuf inconsolé, accepte d’épouser Tamara, une jeune africaine interprétée par Rachel Mwanza. L’histoire, en fait, n’est pas drôle du tout. Mais que de longueurs ! Que de scènes superflues ! Le sentiment de remplissage nourrit une lassitude jalonnée de lieux communs et de moments  convenus.

Lundi 18 juin

 L’ennui. Une denrée rare. On a encore souvent rappelé ces temps-ci l’éditorial de Pierre Viansson-Ponté, Quand la France s’ennuie, publié dans Le Monde du 15 mars 1968, et considéré comme une analyse visionnaire du journaliste. Georges Bernanos voyait les choses différemment, mais c’était avant l’apparition de la civilisation de l’image : « L’ennui, le médiocre ennui, haï de tous, l’ennui qu’on croit stérile est l’humus profond, gras et noir, où longtemps d’avance, le hasard sème le grain d’où germera la joie. » (Un crime, 1935). Ainsi pourraient illustrer cette pensée toutes les périodes situées chaque jour, entre deux retransmissions de matches de Coupe du monde…

Mardi 19 juin

 En 2016, le président colombien Juan Manuel Santos reçut le prix Nobel de la Paix pour ses efforts en faveur du processus de pacification avec les Forces armées révolutionnaires colombiennes. C’était un fameux succès, les FARC existant depuis 1964, très actives depuis plus de 50 ans. L’élection présidentielle, à laquelle Santos ne pouvait plus se représenter, donna, comme on s’y attendait, la victoire à Ivan Duque, partisan d’une droite rugueuse, impitoyable. Pendant sa campagne, il ne cessa de signaler qu’il remettrait en question l’accord avec les FARC. Au soir de son succès, ce fut le point principal de son allocution. Il est obsédé par une sanction dure avec ce mouvement de guérilla communiste. On ne sait pas comment Duque va gouverner la Colombie mais apparemment, on sait qu’il se fiche de ne pas respecter l’héritage et qu’il risque donc de remettre en selle une rébellion armée dans ses maquis. Car on peut déjà supposer que les menacés ont eu le temps de s’organiser… Manquerait plus que Trump envoie ses boys aider Duque comme au bon vieux temps où la CIA fomentait des putschs en Amérique latine.

Mercredi 20 juin

 Tandis que le monde entier s’indigne de voir des enfants mexicains séparés de leur mère à la frontière avec les Etats-Unis, l’ambassadrice de Trump à l’ONU annonce que son pays se retire du Conseil des droits de l’Homme, considérant que celle-ci est discriminante à l’égard d’Israël. Méthode bien connue de la part de l’extrême droite : prendre l’événement à rebrousse-poil et le gonfler sans coup férir. Bien entendu, quelques minutes plus tard, Benyamin Netanyahou s’est félicité de la position américaine. Il y a cinquante ans, le fond de l’air était rouge. Il devint ensuite vert avant qu’il soit bariolé aux couleurs de l’Union Jack. Désormais, il vire au brun. En un demi-siècle, il n’a jamais été vraiment bleu.

                                                           *

 C’est de l’impuissance politique, de son manque de pédagogie que naît le populisme.

Jeudi 21 juin

 Glanes de solstice.

  • Macron et Merkel sont tombés d’accord pour doter la zone euro d’un budget propre dès 2021. En principe, cette année-là, ils seront encore tous deux aux commandes. En principe.
  • Le Monde titre : Burn-out à l’Élysée où le rythme de travail du président et le nombre considérable de réunions provoquent des défaillances. C’est un combat d’arrière-garde mais bon sang, quand les substantifs adéquats existent en français, pourquoi faut-il aller chercher le mot idoine chez les Anglais ? Larousse parle d’ « épuisement professionnel » Eh bien que Le Monde titre Épuisements professionnels à l’Élysée nom de Dieu ! Dans cette catégorie-là, les termes français ne manquent du reste pas : défaillance, déprime, surmenage, etc.
  • La croissance française est revue à la baisse. De 2,3 % en 2017, elle pourrait plafonner à 1,7 en 2018. En cause : la consommation des ménages. Ah ! Ces pauvres qui ne savent pas activer l’économie ! Ça ne servirait vraiment à rien de leur donner un peu plus d’argent : ils le dépenseraient mal.
  • Macron et Merkel se sont aussi mis d’accord sur le phénomène de migrations, devenu le plus prégnant pour l’Europe. Il faut empêcher les migrants potentiels de prendre la mer avec l’intention de rejoindre l’Europe. Pas con. Donc, au lieu de se chamailler, de s’inquiéter pour ouvrir les ports du nord de la Méditerranée, il vaut mieux veiller à fermer les ports du sud de la Méditerranée. Oui mais comment ? C’est simple, il faut les bombarder. Commencer par les ports Libyens, Tripoli et autres, l’aviation connaît le chemin, Sarkozy l’a déjà envoyée là-bas, conseillé par BHL.
  • Á Gaza, les cerfs-volants palestiniens taquinent les Israéliens. Netanyahou, appuyé par Trump, pourrait bien demander qu’on les mentionnât dans la liste des armes de destructions massives.
  • Les néo-nazis connaissent une recrudescence de notoriété au Québec. Et    tu quoque Belle Province !

 Même Angela Merkel a le blues !

 Allons ! Abomination de la désolation !... C’est l’été…

                                                      *

 Á l’occasion de la Fête de la Musique, Macron innove, comme il se doit. La cour du Palais de l’Élysée a été ouverte au public pour assister à un concert de musique techno. Le couple présidentiel était de la partie et il a même posé avec les artistes offrant ainsi de beaux reportages juteux aux revues spécialisées. La fanfare de la Garde républicaine a sans doute été jugée trop traditionnelle. Ringarde la garde !... Soit. Á Buckingham, l’un des endroits du monde où l’on vénère le plus la tradition, lorsque la fanfare de Sa Gracieuse Majesté égaye un événement festif, elle interprète en tenue rigoureuse d’apparat, de belles mélodies des Beatles. Et c’est magnifique !

Vendredi 22 juin

 La Turquie vote dimanche pour renouveler son Parlement mais aussi pour élire le chef de l’État. Tous les médias semblent considérer qu’Erdogan pourrait se retrouver en ballottage. Difficile à croire. Les urnes ne sont-elles pas déjà remplies ? Une seule raison le nuirait : il a lui-même provoqué des élections anticipées alors qu’il détenait un pouvoir bien consolidé. On dit que cette initiative est due à de mauvaises prévisions économiques. Cette manœuvre tactique aurait-elle dégoûté le peuple ? Peut-être. En tout cas, l’opposition s’est organisée en se rassemblant. La voilà donc unie et ragaillardie, donnant plus de conséquence à l’arithmétique.

                                                      *

 Bestiaire de com’ politique : on commence par vendre la peau de l’ours et on finit par noyer le poisson.   

Samedi 23 juin

 La France est un pays unique au monde par sa littérature, ses créations artistiques, ses paysages variés, ses villes attrayantes au plan du patrimoine historique comme de l’avant-garde dans l’aménagement urbain, ses reliefs divers et variés, sa gastronomie, son art de vivre, etc.

 Paris est une ville unique au monde.

 On peut récuser le premier constat et prétendre qu’il existe d’autres pays où l’harmonie des caractères, depuis la littérature jusqu’à la gastronomie, peut offrir un art de vivre équivalent.

 Il est déjà beaucoup plus difficile de contester l’attrait de Paris.
 Mais là où la France est sûrement un pays unique au monde, c’est par l’article premier de sa Constitution, établie par Charles de Gaulle et approuvée par le peuple, datée officiellement du 4 octobre 1958.

 Le voici :

 « La France est une république indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

 La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. »

 On ne trouve nulle part ailleurs un texte aussi respectueux de la dignité humaine. Nicolas Hulot fait pression sur le président de la République pour que l’on insère dans cet article premier la protection de l’environnement qui est déjà mentionnée dans l’article 34 et qui fait l’objet d’une charte approuvée en 2004 jointe à ladite Constitution. Ce serait ouvrir dangereusement la porte à d’autres considérations qui, débattues, risqueraient de diluer la force de cet article premier dans des préoccupations qui, aussi nobles et profondes soient-elles, n’ont pas leur place à cet endroit.

 Touche pas à cet article premier Nicolas ! Touche pas !

                                                     *

 Le milliardaire François Pinault déclare au Monde que Macron « ne comprend pas les petites gens ». Tandis que lui…

                                                      *

 Une révolution en Arabie saoudite : à partir de ce soir minuit, les femmes pourront piloter une  automobile. Par cette annonce qui étonne ou fait sourire, on perçoit bien le gouffre qui sépare cette nation médiévale avec l’Occident, lequel entretient avec elle des rapports plus que courtois, pétrole oblige.

Dimanche 24 juin

 Pendant plus d’une semaine, les médias n’ont cessé de sous-entendre que l’opposition turque pourrait créer la surprise aux élections présidentielle et législatives et mettre Recep Erdogan en difficulté. Ce soir Erdogan est réélu dès le premier tour et son parti, associé à la droite nationaliste dure, gouvernera sous sa botte puisqu’en l’élisant les citoyens ont également opté pour une révision de la Constitution octroyant plus de pouvoirs encore au sultan. Démocrature n’est pas un anglicisme. Il faudra néanmoins l’accepter comme néologisme sans tarder. La contraction entre « démocratie » et « dictature » existe tellement dans les faits (Xi Jingping, Vladimir Poutine, Erdogan…) qu’elle doit trouver sa réelle signification dans le vocabulaire.

Lundi 25 juin

 Dans un entretien au Monde sous le titre L’identitarisme est la maladie du XXIe siècle, l’écrivaine académicienne Danielle Sallenave conclut : « Il n’y a plus d’enfants du peuple, maintenant, mais des ‘gamins de quartier’, rebelles à nos valeurs et futurs djihadistes. Or, ce qu’il nous faut, c’est retrouver ce qui animait l’idée républicaine dans ses origines, avant même qu’elle s’établisse durablement : le désir, l’espoir, la volonté de faire advenir un monde où chacun pourrait s’arracher à la dépendance politique, économique, sociale ; où chacun pourrait conquérir sa part d’une souveraineté qui est celle du peuple même, quand il les réunit. Ce qu’il nous faut, c’est cet idéal toujours inaccompli. Mieux qu’un idéal : une utopie. Car l’idéal est un rêve, tandis que l’utopie est un projet. » Quand la social-démocratie entamera sa reconstruction voire sa renaissance, elle fera bien de situer cet extrait dans ses attendus.

                                                      *

 L’Office national de la Chasse et de la Faune sauvage (ONCFS) estime à 430 le nombre de loups en France. L’augmentation annuelle de la population des canidés est estimée à 20 %. C’est une information très encourageante pour les dizaines de milliers de touristes et de vacanciers qui se préparent à des randonnées dans les forêts, les campagnes et en montagne… Albert Vidalie prétendait qu’il avait ressenti la prémonition de Mai’68 lorsqu’un an plus tôt, il écrivit Les loups sont entrés dans Paris, un texte « écrasant » disait Serge Reggiani, sur lequel Louis Bessières façonna une musique lancinante. Cette prémonition pourrait bien se réaliser de manière plus concrète un demi-siècle plus tard.

Mardi 26 juin

Le François devant lequel Macron se fait modeste et respectueux n’est pas Hollande. C’est le pape.  

                                                      *

Le vœu, l’injonction artificielle (voir samedi 23) étaient trop tardifs. La Commission de révision de la Constitution se réunit pour la première fois aujourd’hui sous la présidence du rapporteur général, Richard Ferrand, chef du groupe des macroniens, déjà incapable de répondre aux questions, pourtant élémentaires, de Patrick Cohen à la matinale d’Europe 1 sur ce fameux article premier. La boîte de Pandore a été ouverte. 1378 amendements ont déjà été déposés. C’est dire que les propositions les plus loufoques (comme réécrire la Constitution en écriture inclusive…) se font jour autour d’un texte qui doit rester large mais précis. Il faudra que le travail se poursuive à l’automne et même après… Le plus tard sera le mieux. Par bonheur, lorsque l’Assemblée aura procédé à l’adoption du nouveau texte, celui-ci devra être approuvé dans les mêmes termes par le Sénat. Les Sages n’auront jamais si bien porté leur nom. D’ores et déjà, leur président Gérard Larcher rappelle le mot de Montesquieu : « Il faut toucher à la Constitution d’une main tremblante. »

Mercredi 27 juin

 Si l’on était amené, dans les prochains jours, à commenter une crise de régime en Allemagne, compte tenu de l’importance que prend la Coupe du monde de Football dans la vie des nations, l’on serait sûrement porté à mentionner dans les symptômes la défaite humiliante des champions du monde sortants, sortis par une petit équipe de Corée du Sud qui, elle, avait déjà fait ses valises. Pour la première fois depuis 1938, la Mannschaft quitte le tournoi dès son entrée en lice. C’est un très mauvais signe pour Angela Merkel, déjà en grosses difficultés à cause de sa droite bavaroise dure et exigeante vis-à-vis des migrants. Elle retrouvera ses collègues européens demain à Bruxelles pour un sommet à hauts risques. On imagine le conseil que Macron pourrait lui donner : « Va voir le pape ! »

Jeudi 28 juin

 Jusqu’à présent, aucun incident, aucun débordement et, a fortiori, aucun attentat n’ont entaché le déroulement de la Coupe du monde de Football. Les enceintes sont pleines et la fête s’accomplit dans l’allégresse.  De son bureau du Kremlin, Vladimir Poutine doit suivre au jour le jour les compétitions qui se déroulent aux quatre coins de son empire. La répartition des stades a aussi fait l’objet d’une belle étude propagandiste. Rien n’a été négligé. Le monde entier fait ainsi connaissance avec des villes dont il ignorait le nom. Même Kaliningrad fut servie. Cette enclave au bord de la mer Baltique a été conquise par l’armée soviétique lors de la Seconde guerre mondiale. Hors de question pour Staline, lors du nouveau partage des territoires à Yalta, de s’en séparer. Á l’époque, elle s’appelait Königsberg. Ce fut une ville prussienne renommée grâce aux personnalités qu’elle produisit dans l’empire allemand parmi lesquelles le respectable et prestigieux philosophe Emmanuel Kant (1724 – 1804) qui y resta toute sa vie, renonçant à l’appel des sirènes qui l’invitaient à vivre dans les grandes villes réputées intellectuelles de l’empire. Compte tenu de sa situation géographique, Königsberg devenue Kaliningrad est surtout aujourd’hui une solide base militaire. Mais elle est aussi équipée d’un stade où un match important pour la suite du tournoi oppose ce soir l’Angleterre et la Belgique. Ce petit pays que l’on distingue à peine sur le globe terrestre est tout entier paré des couleurs noires, jaunes et rouges que reflète son drapeau. Son cœur bat au rythme des Diables rouges. Et cependant, pendant qu’ils s’époumonent  devant les grands écrans installés en plein air sur les places publiques ou les petits de leur salon, les citoyens belges ignorent que leur avenir se joue à Bruxelles. L’Union européenne est en effet en péril, divisée sur la question des migrations. Á 28 - Theresa May est toujours là… -, ils doivent absolument trouver un compromis stable et durable, respectueux de la personne humaine, digne du devoir d’hospitalité qui honore son histoire et les valeurs qu’elle représente. Si les Diables rouges remportent la victoire, la bière coulera partout et les chants de gloire s’envoleront vers le ciel. La nuit festive sera longue. Au siège des institutions européennes, la nuit sera longue aussi, mais moins festive.

Vendredi 29 juin

 Alvarez Manuel Lopez Obrador, dit AMLO, enfin président du Mexique ? Réponse après-demain, pour un enjeu qui concerne le monde entier. Car hormis des modifications sensibles au plan intérieur, on peut s’attendre à une bonne dose de poil à gratter dans les articulations de Donald Trump.

Samedi 30 juin

 Les Européens ont trouvé un accord au milieu de la nuit sur le problème des migrants. Des « plates-formes de débarquement » à créer en Afrique du Nord, des « centres contrôlés » dans les pays de l’Union qui se porteront volontaires, tous ces lieux supervisés par l’administration européenne, ce n’est pas une solution glorieuse, à perspectives de responsabilités courageuses et honorables. Mais c’est la formule qui a fait consensus, qui a obtenu l’unanimité, ce que plus personne n’osait espérer, nombreux observateurs se préparant déjà au verdict contraire en élaborant des scénarios d’explosion institutionnelle. Les commentaires seront multiples et souvent critiques. L’évaluation de cet accord pourra déjà donner ses fruits lors du sommet de décembre. Avant cela, toutes les supputations ne seront que bavardages. L’Union européenne vit, elle est debout, c’est le point fort de la nuit. Partant, Angela Merkel pourra continuer à diriger la plus forte économie des 28. Ce n’est pas rien.

                                                     *

 Tous les médias déroulent avec plus ou moins d’éclat la phase  annonciatrice de l’événement dominical : l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Les évocations biographiques sont parsemées d’éloges. Qui s’en offusquerait ? Mais Simone Veil n’entrera pas seule au temple de la « Patrie reconnaissante ». Son mari sera du voyage. Et il faut le dire tout net : Antoine Veil n’a pas sa place au Panthéon. Même si la famille l’avait souhaité, le président de la République n’aurait pas dû accepter. Parce qu’à tant faire que d’honorer les partenaires, si essentiels eussent-ils pu être dans la  vie et l’œuvre des impétrants, on peut énumérer des souhaits légitimes : la marquise du Châtelet aurait sa place près de Voltaire, ou sa nièce et amante Marie-Louise Denis qui l’accompagna jusqu’au dernier jour, ou Julie de Lespinasse, de complicité intellectuelle, qui reçut un vibrant hommage de l’homme de Ferney lorsqu’elle décéda. Madame de Warens, tutrice et amante de Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas volé sa présence à ses côtés. Et que dire de la merveilleuse Juliette Drouet qui, si elle ne vécut point avec son Totor durant toutes ces décennies d’amour et de complicité littéraire ou épistolaire, aurait mérité de passer l’éternité à ses côtés sous la voûte étoilée ?... Et s’il s’agit de faire entrer un couple sans modifier ce qui est, que Macron fasse entrer Germaine de Staël et Benjamin Constant ; ce serait pour lui, dans son hommage, l’occasion de se replonger dans les racines du libéralisme, le vrai.

28 juin 2018

Mahn Kloix, le dessin arme fatale ?

Il y a toutes sortes de rencontres, certaines fortuites changent votre vie. D’autres sont dispensables. D’autres sont inespérées et savoureuses comme un demi de bière bu à l’ombre à la terrasse d’un café. Ma rencontre avec Mahn Kloix est du troisième type. Lui le marseillais, moi le parisien, nous nous sommes rencontrés rue Ordener. A l’invitation d’Itvan Kebadian, Mahn Kloix était venu participer à Black lines 1. Le crew TWE, Itvan K. et Lask, dans sa version parisienne, a décidé de poursuivre la réalisation de fresques politiques, dans Paris intramuros, dans des lieux très fréquentés, au vu et au su de tous. La peinture de chaque fresque Black lines est un événement. Les artistes ayant une sensibilité voisine de celle de TWE s’associent pour porter un message fort, un message d’adhésion à des luttes sociales et politiques.

Black lines 1, rue Ordener, dans le 18ème arrondissement de Paris, au nord de la Goutte d’Or, était un « hommage » à Mai 68 et un soutien aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. Mahn Kloix a peint un Anonymus reconnaissable à son masque et une pancarte sur laquelle était écrit « Rêve général ». Le slogan en démarque un autre, « Grève générale », utilisé lors des manifestations sous forme de stickers et de banderoles. J’ai d’abord été étonné par le soin apporté à la fresque. Mahn Kloix avait dessiné très précisément son Anonymus et, avant de peindre, traçait au crayon des lignes de construction et des repères pour le transfert de son croquis sur le mur. De la même manière, la mise en peinture faite à la bombe aérosol, était faite avec une grande attention. Autant d’éléments qui m’ont invité à entamer une conversation avec un artiste, grand dessinateur devant l’Eternel, et militant, serviteur de causes qui honorent ceux qui les mènent.

La liste de ces causes interpelle. Qu’on en juge.

-Lutte contre l’homophobie (portrait de Shaza et Jimena, deux amoureuses de Dubaï, victimes de la répression et contraintes à l’exil)

-Lutte pour l’accueil des migrants.

-Lutte pour les droits de femmes.

-Soutien des zadistes du Plateau à Marseille.

-Soutien de Julian Assange, fondateur de Wikileaks.

-Soutien d’Edward Snowden, lanceur d’alertes.

-Hommage à Hamada B.A., chanteur tunisien ayant milité en 2011 pour le départ du président-dictateur Ben Ali.

-Soutien aux Grecs victimes des contraintes budgétaires imposées par le FMI et L’Union européenne.

-Soutien au Printemps arabe de Tunisie.

-Soutien aux Indignés de Madrid.

-Soutien à Occupy Oakland et Occupy Wall Street.

Une liste non exhaustive qui nous renvoie aux drames absolus que sont « la crise des migrants », les « printemps arabes », les revendications pour des droits à l’égalité, aux luttes anticapitalistes.

« Droits-de-l’hommiste », gauchiste égaré dans le street art, me direz-vous ! La prudence commande d’approfondir la démarche.

Mahn Kloix identifie une origine à son engagement : « Istanbul, juillet 2014… Gaz lacrymogènes étouffants, groupes de jeunes qui détalent dans les rues. Le besoin de protestation passe de bouche en bouche. Une jeunesse en ébullition, portée par un large pan de la société refuse de se laisser dominer par un conservatisme rétrograde qui contamine la classe politique, l’espace public ainsi que la sphère médiatique. Le courage et la détermination de ces femmes et de ces hommes à faire valoir leurs droits me touche et m’inspire. À leur contact, l’envie me prend de dessiner leurs contours, les liens qui les unissent, leurs visages. Observer, rencontrer, témoigner et rendre hommage à ces résistants ordinaires, engagés dans des luttes extraordinaires. » Au départ donc, une situation et une émotion. Un projet artistique aussi.

Les engagements de Mahn Kloix prennent leur origine dans l’émotion mais ses positions ne doivent rien au sentiment. Spectateur attentif de l’actualité, ému par une situation, il fait un très remarquable travail de documentation comparable au travail d’investigation du journaliste. Il lit des ouvrages consacrés à la problématique qu’il étudie, entre en contact avec les acteurs, les rencontrant à plusieurs reprises. Après cette phase d’information, les acteurs et lui élaborent une « campagne ». J’entends par « campagne », comme « campagne électorale », une démarche participative dans laquelle les productions plastiques de Mahn Kloix vont jouer un rôle. Les collages sont un des moyens de lutte, coordonnés à d’autres moyens. Au cours de ces rencontres sont définis l’ensemble des initiatives, les lieux, les dates, les acteurs etc. En fonction des « sujets », la campagne peut être locale, nationale ou internationale. Les interventions dans le champ public doivent être médiatisées pour être efficace : il s’agit de participer à la prise de conscience des spectateurs de l’importance de la cause défendue et d’inviter à l’action.

L’artiste dans ces conditions, devient non seulement le témoin des luttes (ce que nous sommes tous), mais un acteur, un « compagnon de route ». Encore faut-il bien choisir ses combats !

Si Mahn Kloix « creuse » ses dossiers, s’il rencontre le plus souvent les protagonistes, il intervient certes comme un militant, mais surtout comme un artiste. Les images qu’ils créent sont des « œuvres ». D’abord. Il utilise plusieurs techniques : la bombe aérosol, le collage, le « paper cut ». Leur dénominateur commun est le dessin.

Revenons sur les aspects techniques de sa création. Supra, j’ai décrit comment Mahn Kloix a peint son Anonymus. Un dessin réalisé à l’atelier, un report au crayon sur le mur, une mise en peinture à la bombe. Les collages ont la même origine : le dessin. Le dessin est imprimé sur des « affiches » dont les dimensions varient en fonction des objectifs. Le « paper cut » est chez cet artiste un découpage des traits de son dessin imprimé. Avec une infinie patience l’artiste découpe le « fond », ne gardant que les traits du dessin. Le « paper cut » ressemble alors à une immense toile d’araignée. Contrairement au pochoir dont les lacunes laissent passer la peinture, le paper cut laisse apparaître la couleur et la matière du mur dans les lacunes des traits découpés. Cette technique originale a l’avantage d’être adaptée à des formats divers ; de l’affiche à l’œuvre ayant des formats comparables à ceux des toiles.

Mahn Kloix est intrinsèquement un dessinateur. Son dessin va à l’essentiel ne retenant que les « traits pertinents » du sujet. Son trait, avec force, saisit un geste, une posture, avec dirais-je une grande économie. C’est certainement ce caractère, un trait puissant éliminant le « superflu », c’est-à-dire ce qui n’est pas significatif, qui l’apparente au meilleur de la ligne claire belge. Ce choix fondamental (quels traits reproduire ?) sert l’objectif à atteindre. Il ne s’agit pas de faire de la « déco », de faire beau, mais de faire passer par le dessin un message.

Le dessin dont la polysémie a été réduite, le plus souvent, se suffit à lui-même. Dans la « campagne » des FEMEN, il est écrit sur le ventre des femmes en lutte pour leurs droits parce qu’elles utilisent ce moyen pour médiatiser leurs actions. Elles « portent » leur message. Mahn Kloix reprend cette idée en la déclinant.

Le travail de Mahn Kloix est, pour l’heure, un travail de combat. Il s’inscrit dans une tradition du street art qui perdure. Je me dis que cet art est peut-être, aujourd’hui l’arme des Opprimés. Les Autres disposent en France (c’est pire dans d’autres pays !) de pratiquement toute la presse écrite et audiovisuelle. Force est de constater que les fortes mobilisations populaires qui s’expriment par la grève et la manifestation ont des effets relativement peu importants sur un exécutif globalement soutenu par une « majorité silencieuse.

Une arme qui ne touche que certaines catégories de la population. Essentiellement des jeunes. Des jeunes possédant les références suffisantes pour décoder les messages.

Il est réconfortant de penser que les jeunes gens de notre pays ont, encore, des espaces d’expression. Pour les ainés, les œuvres des jeunes pour les jeunes sont des clés pour comprendre leur désarroi, leurs revendications, leurs espoirs.

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Black lines 1, rue Ordener.

Black lines, ensemble des artistes ayant été associé à l'événement.

L'Anonymus de M.Kloix.

Collages en soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN.

Collage soutien aux FEMEN (près de la mosquée de Paris).

Collage soutien à la lutte contre l'homophobie.

Mur Oberkampf, Paris.

Collage soutien aux zadistes du Plateau à Marseille

Paper cut

Travail d'atelier.

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27 juin 2018

Travailler, c'est pénible...

 

Depuis que le taux de « pénibilité » des métiers pourra influencer l’âge auquel nous aurons droit à la pension, les différentes corporations se bousculent au portillon du ministère pour faire valoir leurs droits... La dernière en date : les douaniers !
Il y a pourtant longtemps que l’on sait que le travail, c’est pénible ou plutôt, le plus souvent, difficile. Il suffit de se pencher sur l’étymologie du mot : trepalium, instrument de torture. Mais Littré comme d’autres linguistes après lui, a contesté cette étymologie...
Quoi qu’il en soit, dans le langage commun, ce terme a aussi bien une intention péjorative que valorisante comme dans « beau travail » par exemple.
J’ai donc été étonné d’entendre puis de lire que le travail des enseignants allait être reconnu comme pénible. Certes, je ne nie pas qu’il puisse être difficile (particulièrement au niveau secondaire), mais probablement ni plus ni moins que bien d’autres métiers qui exigent aussi des compétences diverses, non seulement des savoirs, mais également (et surtout ?) du savoir-faire, de l’entregent, des connaissances dans le domaine psychologique, une culture générale approfondie, etc.
À ce titre, je crains que la plupart des professions ne se reconnaissent dans cette description sommaire et se croient autorisées à réclamer une reconnaissance de pénibilité automatique...
Personnellement, ayant travaillé près de quarante ans dans l’enseignement, je n’ai pas eu l’impression de pratiquer un métier particulièrement pénible. Difficile, compliqué, certes, mais pas pénible... Évidemment, la pensée de Confucius a dû m’accompagner durant toute ma carrière (« Choisissez un travail que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie »), ce qui n’est pas le lot de tous les travailleurs. Ainsi, « aimer son travail » est-il devenu une expression peu utilisée. Comment en est-on arrivé là ?
Et pourtant, au seuil de la retraite, il y a deux types de personnes. Celles qui l’ont attendue patiemment pour avoir enfin le temps de réaliser des rêves inachevés ou pour tout simplement développer des passions jusque là impossibles, et celles qui sont inquiètes, stressées à l’idée de disposer de tout leur temps désormais, elles ne savent pas comment gérer cette liberté si chèrement acquise.
Ça doit exister, mais si ce n’est pas le cas, je vais lancer une entreprise de « coaching » pour permettre à la seconde catégorie de se préparer au grand saut. Je vais enfin me faire un fric bête !

 

 

27 juin 2018

La fin des formules

Elle pleura beaucoup en rentrant du travail ce soir- là. Son patron l’avait traitée comme une merde et ses collègues ne s’étaient pas montrés solidaires. Pire, ils s’étaient tous opposés à elle en prenant le parti du plus fort. Elle en avait gros sur le cœur mais ce soir-là, son chagrin tombait très mal car il espérait visionner une émission intéressante à la télé. Il fit semblant d’écouter sa femme en hochant la tête aux moments opportuns et en ponctuant le discours de son épouse de « Oui, bien sûr » ou de « Evidemment ! » opportunistes. Elle pleura de plus belle. Il se dit que cette crise prendrait des heures s’il ne frappait pas un grand coup. Il lui caressa le bras dans l’espoir qu’elle se calme et comme son geste restait sans effet, il ajouta sans le penser : « Tu sais que je t’aime. Je suis à tes côtés, tu pourras toujours compter sur moi

- Même quand je serai vieille et malade ? demanda-t-elle.

- Surtout quand tu seras vieille et malade, répondit-il. La formule était clairement creuse et mensongère mais elle se montra satisfaite. Ce mensonge lui convenait.

Après cet échange de formules creuses, toutes les communications entre les êtres humains connurent un bug étrange et jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Certains accusèrent ce couple d’être à l’origine du mal il est fort probable que d’autres êtres humains s’échangeaient des formules creuses au même moment.Le virus s’attaqua d’abord aux communications humaines. Il ne fut plus possible de dire « Je t’aime » si on n’éprouvait pas ce sentiment. Personne ne parvint plus à émettre des formules creuses et mensongères. Quand on ouvrait la bouche pour ne rien dire, on n’émettait plus aucun son. Les premiers humains atteints par le mal furent les présentateurs d’émission télé, journaux télévisés et émissions de divertissement qui ouvraient la bouche sans rien dire comme les poissons. Les hommes et femmes politiques furent aussi touchés par le mal.Le monde ressembla à un grand aquarium. Il ne fut plus possible d’échanger des formules vides de sens comme si la capacité de communiquer au moyen de formules toutes faites avait disparu.Ce fut une période étrange où il n’était pas rare de découvrir des couples faisant l’amour dans les lieux publics. Sur un banc en pleine rue ou dans une rame de métro. Quand on ne peut plus parler d’amour, il vaut mieux le faire.

- Tu vois, c’est çà l’amour disait la mère de famille assise sur la banquette juste en face des amants.

- Ah d’accord, maintenant je comprends, répondait le fils de six ans.

- On assiste à une mutation importante de l’être humain, annoncèrent les scientifiques.

Quand les humains désiraient s’échanger des formules telles que « Tu m’as horriblement manqué, je pensais encore à toi ce matin » Il faut absolument qu’on se voie, je ne peux pas vivre sans toi. ». Les bouches s’ouvraient comme les gueules des poissons mais aucun son n’en sortait. Quand la population se rendit compte qu’il n’était plus possible d’échanger des formules creuses par voie orale, le génie humain se tourna vers le langage des signes. Les écoles qui enseignaient ce langage furent prises d’assaut. Les gens qui connaissaient déjà le langage des signes étaient avantagés. On signait des phrases étranges à cette époque : « Vous êtes sourde depuis la naissance ? Vous en avez de la chance ! » Changer de mode de communication ne mit pas fin au mal. On s’échangea des mots creux dans le langage des signes qui connut des pannes à son tour. Des petites malins tentèrent de communiquer par télépathie mais il ne fut jamais formellement établi que ce mode de communication fonctionnait vraiment même si quelques illuminés hurlaient parfois en rue : « J’ai reçu un message ! J’ai reçu un message ! Boutons l’anglais hors de France ! »

On revint à l’utilisation de la parole en espérant que tout reprendrait comme avant. Hélas, très vite, les vendeurs de voiture et les agents immobiliers furent atteints par le mal et connurent des blancs dans leur communication. Même les prétentieux auteurs de nouvelles, persuadés de ne ja

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© Serge Goldwicht

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26 juin 2018

Où suis-je ?

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25 juin 2018

Le sommeil ne vient pas

&

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Le sommeil ne vient pas

Ébullition

Une pluie aveuglante

De souvenirs non-dits

La vie coule en-dessous

En sens contraire

Comme un mouvement d'humeurs

Le calme revient

La maison s'envole

La vie prend le dessus

D'un signe de tête

Quelques secondes de rêve

Fragilité totale

Tout se tient

Je dors

22 juin 2018

Que du bonheur ! Le village aux 100 fresques.

La pratique du street art, dans sa version « in the street », est une activité saisonnière. Comme la cueillette des cerises, le ramassage des betteraves ou la récolte du raisin. Dans nos pays de froid et de pluie, il y a des jours, et ils sont nombreux, où on ne peut pas décemment mettre un street artist au pied du mur. Le retour des hirondelles, l’allongement des jours, sont autant de signes annonciateurs d’une nouvelle saison. Les graffs, les fresques partent à la conquête des murs. Les places sont chères ; certaines œuvres ont des durées bien courtes. Certaines ne passent pas la nuit ! A croire que les villes manquent de murs ! Les murs « autorisés » sont pris littéralement d’assaut. On se bat pour avoir sa place au soleil (printanier). Les fresques vandales poussent toujours plus loin le bouchon. Pas vus, pas pris. Bref, les beaux jours annoncent chaque année une nouvelle conquête de l’espace.

Loin de moi l’idée que seul le beau temps explique le succès grandissant du street art. Nombreux sont les édiles qui ont compris l’intérêt bien compris de leurs villes d’accueillir les murs de leurs villes des œuvres d’art qui rencontrent un public de plus en plus large. Ceux qui pendant des décennies ont fait la chasse aux actes de vandalisme et traduit devant des tribunaux leurs auteurs, organisent des festivals dédiés à cet « art », accueillent en résidence ces « artistes », exposent les œuvres, voire font du street art un atout touristique qui peut rapporter gros.

Je prédis que bientôt la concurrence sera rude entre les grandes villes riches du monde globalisé pour avoir un musée du street art. Surtout ne pas rater le coche. Au risque d’apparaître comme une ville tournée vers son passé, la conservation du patrimoine et pire que tout une ville vieille dans sa tête, enkystée, endormie, engoncée, ayant ratée le train de la modernité. Même l’Education nationale saute dans le wagon de queue. Dans les écoles, les collèges, les lycées fleurissent les ateliers de street art. Ajoutons les ateliers périscolaires qui ont au moins la vertu de donner du travail à bon nombre de street artists.

Les galeries éclosent comme de précoces crocus et le « marché » se porte bien (ce qui signifie en langage codé que les cotes des artistes déjà célèbres explosent les compteurs, que les enchères chez Art Curial, chez Sotheby’s, chez Christie’s atteignent des sommets aiguillonnés par la spéculation).

Résumons-nous, en moins de 30 ans, l’expression d’une contre-culture, d’une culture underground, d’une culture hip-hop est devenue un produit de luxe, comme un autre, inscrite dans un marché régi par les mécanismes financiers des économies libérales. Etonnant non !

Parallèlement à cette résistible ascension, dans nos campagnes, dans nos villages, des traductions modestes de ces courants puissants voient le jour. Je prendrais l’exemple d’un village que je connais bien puisque j’y passe mes étés depuis une vingtaine d’années. Il s’agit du village d’Err, situé sur le plateau de Cerdagne, étagé entre 1100 mètres d’altitude et 1300, au pied d’une montagne, le Puigmal, à 3 heures de marche de la frontière espagnole. Un vieux village occupé depuis des millénaires construit dans une vallée creusé par un torrent de montagne. Il comptait en 2014, 638 habitants. Trois commerces survivent : le café-restaurant, le boucher-charcutier-traiteur, le boulanger-pâtissier. Le village est pauvre ; seules 5 fermes poursuivent leurs activités d’élevage. Et dans ce bout du monde, connu seulement de quelques barcelonais, 100 fresques murales peintes par une artiste locale, Mme Cathy Lemaire ! Impossible d’y échapper, elles sont partout ; sur tous les espaces appartenant à la commune (les abris qui protègent des intempéries les poubelles, les transformateurs électriques, les murs des fontaines, etc.). Pour vous donner une petite idée, 100 fresques pour environ 200 maisons !

Certes, me direz-vous, rien à voir avec le street art. Quoique. Ces peintures sont récentes et ne doivent rien aux traditions catalanes. C’est la mairie qui a commandé ces œuvres qui ont été bien reçues par la population, les Catalans du nord et ceux du sud. Ce qu’elles montrent ne manquent pas d’intérêt.

Les petites surfaces représentent la faune sauvage. On y trouve tout un bestiaire montagnard : la truite, l’aigle, la buse, le renard, l’isard, la marmotte, l’écureuil etc. Les grandes surfaces évoquent des scènes de la vie quotidienne : la récolte des poires, le berger conduisant ses moutons vers la bergerie, le paysan fauchant son blé, la lessive au bassin municipal. Un reflet des activités du village au tournant du siècle. Un village de montagne vivant d’une agriculture de subsistance, autosuffisant, où chaque famille avait un cochon, quelques moutons, un jardin, un verger. Un village où les hommes allaient à la pêche dans la rivière, à la chasse dans la montagne, chassant le faisan, le chamois, l’écureuil, le sanglier. Une vie traditionnelle illustrée par de bons moments : la rencontre des femmes pour laver le linge, les sardanes dansées sur la place, la cueillette « collective » des poires, une des très rares sources de revenus des familles, cueillette faite par les femmes qui se réunissaient pour cueillir plus vite les fruits mûrs, avec leurs enfants jouant dans les vergers. Un art de vivre décliné en 100 tableaux.

Tableaux rêvés d’un passé dont on ne conserve que les bons moments. Rien bien sûr concernant la saignée de la guerre de 14-18, de la grippe espagnole, du froid de l’hiver dans des maisons chauffées par la cheminée de la pièce servant de cuisine, salle à manger, salon etc., des femmes mortes en couches, des Républicains espagnols passés par la montagne pour échapper au massacre des franquistes, de l’extrême pauvreté des habitants.

« Du passé, faisons table rase », eh bah non camarade ! Réécrivons plutôt l’Histoire. Pour enchanter le présent, réenchantons le passé.

Ceux qui ont connu Err au début du 20ème siècle ne sont plus là pour témoigner de ces heurs et malheurs. La municipalité se comporte assez naturellement comme un syndicat d’initiatives. La fonction des peintures murales est de donner aux habitants et aux résidents une image souriante du village. Un village où il fait bon vivre et ancrer cette image dans un passé recomposé.

La mémoire est « oublieuse » comme disait Supervielle, elle est surtout sélective. Sous les belles couleurs d’une mythologie rassurante se cache des réalités occultées : la misère a chassé les forces vives du village et continue à le faire. L’exode rural se poursuit inexorablement et les Pyrénées-Orientales sont le département de France comptant le plus grand nombre de chômeurs. Les riches barcelonais en Porsche Cayenne compensent les départs des jeunes vers les villes-métropoles et les bassins d’emploi. Ils achètent tout, font grimper les prix des maisons, rajoutant une couche, une grosse couche, aux difficultés des jeunes qui veulent rester au pays. Au pays où il fait si bon vivre !

Je sais qu’on ne décore pas des murs avec des scènes de misère. Le malheur et la misère, passé et présente, ont un lieu dédié, sous le tapis.

Les 100 peintures murales participent, innocemment, d’une « dysneylandisation » du village. Quitte à renoncer à la vérité de l’Histoire. Quitte à essayer de trouver un hypothétique salut en « montant en gamme ». Le village et son passé sont des produits comme les autres. A vendre.

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Bestiaire de la chasse : les perdrix.

Isard (chamois dans les Alpes)

Renard et renardeau.

Aigle (cette variété est américaine)

Chouette.

Colvert. Le paysage est bien davantage un paysage d'étangs que de montagne.

Truite. Un paysage apparaît; il s'inspire de la réalité du village aujourd'hui.

Un faisan (bestiaire de la chasse)

Marmotte. Elle était chassée au début du XXème siècle. C'est un animal facile à observer et sympathique.

Évocation du retour du troupeau.

Évocation de la récolte des poires.

Évocation de la lessive au lavoir municipal.

Évocation de la moisson.

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22 juin 2018

Saurien

On ne l’avait plus caressé depuis tant d’années que sa peau s’était modifiée. Avec le temps, elle s’était progressivement asséchée et morcelée. Le manque de tendresse fait muer l’espèce. Lentement les cellules de l’épiderme s’étaient transformées et sa peau s’était mise à ressembler à la terre sèche et aride du désert d’Atacama. Plus grave, une espèce d’épaisse croute protectrice enveloppa complètement son corps comme une carapace. Un matin, en se réveillant, il découvrit que ses jambes étaient soudées et ne formaient plus qu’un seul et nouveau membre. Son réveil sonna. En voulant l’éteindre avec la main droite, il sortit de sous les couvertures une énorme patte pleine de griffes qui explosa l’appareil en mille morceaux. Couché dans son lit, il espéra le retour du sommeil mais trop de questions se bousculaient dans sa tête. Il valait mieux se lever. Il repoussa les couvertures et se glissa hors du lit. Ses jambes n’étaient pas du tout soudées. Elles s’étaient transformées en une énorme queue de reptile. Il rampa jusqu’à la salle de bain mais évita de se regarder dans le miroir. Quand on sait, il vaut mieux ne pas voir. De toutes façons, le miroir était impossible à atteindre, accroché au mur, bien trop haut alors que lui, il était plaqué au sol. Il était tôt ce matin -là, quatre heures environ. Peu de monde dans les rues. Le bon moment pour tenter une sortie discrète. Impossible d’atteindre le bouton de l’ascenseur mais il fut très simple de ramper dans la cage d’escalier déserte à cette heure-là. Ensuite pousser la porte de rue avec sa gueule et attendre le bon moment pour traverser. En face, les étangs d’Ixelles l’attirent irrésistiblement. Il descend sur le trottoir et se cache sous une voiture. Il attend. Aucun bruit à gauche ni à droite. Il tente sa chance et traverse la rue. Un automobiliste a bien vu quelque chose d’énorme traverser la rue dans la lumière de ses phares mais il préfère oublier cette vision et surtout n’en parler à personne. On le prendrait pour un dingue. Déjà qu’on le prendre régulièrement pour un imbécile.

Dans l’ombre des fourrés qui poussent autour des étangs d’Ixelles, il est à l’abri. Il se glisse dans l’eau mais brrr, qu'elle est froide ! C’est plus fort que lui, il dévore trois canards gonflés par les croutons de pain que leur jettent les passants et le seul cygne des étangs d’Ixelles, un animal prétentieux qu’il a détesté tout de suite. Plus tard, des habitants du quartier accuseront les migrants d’avoir mangé le cygne parce qu’ils avaient faim. Un vrai scandale ! Ces gens ne respectent rien !

Trois canards et un cygne ne suffisent pas à un animal de son calibre. Il a encore faim. Une femme et un enfant se promènent au bord de l’étang main dans la main. D’un bond, il sort de l’eau, ses mâchoires s’emparent de la femme, l’arrachent à l’enfant et l’entraînent vers le fond pour la dévorer. Tiens ! Il y a des noyés. La femme a quelque peu apaisé sa faim mais pas sa soif de tendresse. Il se sent seul, tellement seul. Il fait le tour de l’étang dans l’espoir de croiser un proche, quelqu’un de sa famille, la famille des crocodilidés mais l’étang n’est habité que par des canards imbéciles et des cygnes qui ne daignent pas lui adresser la parole. La solitude lui pèse, il décide de rentrer chez lui. A nouveau, il faut traverser la rue mais il est dix heures du matin. Il fait clair à présent et les véhicules sont plus nombreux. Il se dissimule sous une voiture garée près des étangs et il attend. Pas d’automobile en vue. Il tente sa chance. En quelques secondes, en s’appuyant sur ses quatre pattes il a traversé la rue. Il est stupéfait par la puissance de ses pattes, lui qui n’en a jamais eu. Il est déjà devant sa porte. La sonnette est trop haute mais il donne quelques coups de queue sur le battant de bois. Sa femme ouvre. Elle est tellement horrifiée par la présence du saurien qu’elle s’écarte. Il en profite pour entrer.  Ses enfants sont en train de jouer au salon. En l’apercevant, ils paniquent et se juchent l’un sur une chaise, l’autre sur le canapé pour échapper à ses crocs. Ils sont effrayés et ce n’est pas le but de sa visite. Son instinct lui dicte de rester immobile pour qu’ils aient moins peur et çà marche. Ils se détendent même s’ils restent à bonne distance de l’animal.Il aimerait que sa femme le caresse et que ses enfants lui parlent. Mais qui caresse et parle à un gros reptile qui s’introduit dans un salon ? Personne, il s’en rend compte. Ses enfants, il rêve de les prendre dans ses pattes mais il sait qu’en les touchant, il les ferait mourir de terreur. Le mieux est encore de faire le mort. Sur une étagère, en haut à gauche, il avise un exemplaire d’Alcools d’Apollinaire, son poète préféré. Il aimerait tant le relire. Il sait que c’est sa dernière possibilité de s’y plonger car la chance de trouver un recueil d’Apollinaire dans les fourrés des étangs d’Ixelles est très mince. Il sait aussi que se déplacer dans le salon sèmera la panique chez ses enfants. Il vaut mieux rester immobile en se remémorant son texte préféré.

« Je suis soumis au chef du signe de l’automne

Partant j’aime les fruits, je déteste les fleurs

Je regrette chacun des baisers que je donne

Tel un noyer gaulé dit au vent ses malheurs

Et je vis anxieux dans un concert d’odeurs »

Sa place n’est plus dans cette maison, c’est une certitude. Il décide de rentrer chez lui. Au moment où il quitte le salon, une voix derrière lui crie : « Papa ! Papa, tu vas revenir, hein, tu vas revenir ? Ainsi, ils savent qui il est mais revenir en arrière ne leur posera que des problèmes, à eux et à lui.Il le sent. Impossible de communiquer entre deux espèces si différentes. Il sort de la maison, traverse la rue et plonge dans l’eau froide de l’étang qu’il n’aurait jamais dû quitter.

Le lendemain, il flotte tranquillement entre deux eaux sans savoir que des voisins l’ont repéré la veille au moyen d’une paire de jumelles.

- Un crocodile dans les étangs d’Ixelles ! La nouvelle s’est répandue en ville comme une traînée de poudre.

Il est environ 19heures quand ses pattes et sa gueule se prennent dans un filet de pêche. Il tente bien de se défendre à coups de gueule et de queue mais les pêcheurs sont trop nombreux et trop bien organisés. Certains d’entre eux ont de l'expérience car ils ont déjà chassé le crocodile à l’époque où le Congo était belge. On le sort de l’eau, on lui attache les pattes et la gueule et on le jette à l’arrière d’une camionnette. Direction, le maroquinier clandestin le plus proche.

De la peau du crocodile, l’artisan fit une pochette, un portefeuille et un sac.

- Mais tu as dû dépenser une fortune pour ces merveilles, mon chéri ! s’exclama la femme en découvrant son cadeau

- Quand on aime, on ne compte pas, répondit le chéri qui s’abstint d’expliquer comment il s’est procuré la peau du saurien.

La peau de son sac, la femme la caressa tous les jours qu’elle vécut mais on ne revient jamais en arrière.

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© Serge Goldwicht

17 juin 2018

L'arbre entier

&

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L'arbre entier

Diffuse des idées d'en-haut

D'un ailleurs aveugle

Par quelques mouvements

Par une coulée du vent

Il possible

En pure souche

Bernard ouvre les yeux

Fin de son temps de pause

La conscience ralentie

Le corps ouvert

À l'heure pile

Il se lève

D'un joyeux déséquilibre du pied

Et saute dans l'inconnu

Le moindre plaisir

Lui est rapide patience

Il piétine humus et feuilles mortes

Et caresse l'écorce de l'arbre entier

Sa main diffuse des idées d'en-bas

Des demi-mots

Des signes de vie

Des colères rentrées

Il regarde vers la cime

Se sent dresseur d'épices

Il marche là où tout se vit

De préférence la nuit

Bernard disparaît dans l'image

Un beau silence le suit

L'arbre entier

Diffuse des idées d'en-haut

Il possible

En pure souche

Sans hâte

Et Bernard est saisi

D'un frisson sauvage

Et sage

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