semaine 29

Alexandre est devenu végan

À table avec l'Ogre par L'Ogre, le 08 juillet 2019

Vous paierez votre assiette au poids. Reportage photographique © Jean Rebuffat

J'ai un ami qui se prénomme Alexandre et qui jusqu'ici donnait toutes les apparences de la normalité. Joyeux compagnon, il ne dédaignait pas la côte de bœuf, le filet américain, le turbot sauce mousseline ou le sabayon, le tout agrémenté d'une bonne bouteille. Jusqu'au jour assez proche où en compagnie de deux autres vieux camarades, nous nous attablions au Relais Saint-Job, l'une de mes cantines (je vous en parlerai durant l'été, de mes cantines). Et hop, un américain, deux, trois, puis la voix d'Alexandre qui dit: «Euh moi je vais prendre la poêlée de légumes». Protestations unanimes: «Allez, pas de chichi, simplifions le service, il est tard, prends un américain comme d'habitude!». Refus doux mais ferme: «Non, je suis devenu végan». Stupeur incrédule avant de l'admettre: si, Alex est devenu végan ! Qui d'autre dès lors inviter afin de tester une formule qui semble marcher le tonnerre dans le quartier européen, à cette place Jourdan qui pour beaucoup de Bruxellois est surtout synonyme de frites, j'ai nommé le Be Positive?

De l'extérieur, on dirait un magasin, sauf à oublier les tables en terrasse où se pressent gens pressés (par définition) désireux de manger quelque chose de bon, de sain et de pas trop cher. D'ailleurs c'est un magasin, où l'on vend du bio, depuis le café jusqu'à la charcuterie (peu de celle-ci en fait) en passant par les légumes ou le chocolat, le vin ou la bière. Un magasin où l'on peut manger.

La formule? Giuseppe, qui nous accueille, explique qu'il y a chaque jour des plats végétariens, froids et même chauds, sans compter une soupe, et que l'on paie son assiette au poids. Chance: à part un burger contenant du fromage, ce midi, tout est végan. Nous nous régalerons donc, après une sorte de minestrone au tofu, de diverses salades, d'houmous (excellent!), de pâtes aux légumes (pâtes sans gluten, ce dont nous nous fichons tous les deux, mais qui est très indicatif de la vague sur laquelle Be Positive entend surfer), de veggieburgers (j'ai pris celui au fromage en guise de provocation), avant un petit café sublime, l'un des meilleurs que j'ai bus à Bruxelles, véritablement comme en Italie.

C'est bon? Disons que ce n'était pas une punition, loin de là. Tout est d'une fraîcheur irréprochable, bien préparé, appétissant et au goût ce n'est pas démenti. Mais cela fait malgré tout cantine haut de gamme. Il ne s'agit pas d'un restaurant, c'est clair et d'ailleurs il n'en a pas la prétention (même si des projets existent).

Tout en dégustant, nous devisons. Alexandre n'est pas un végan prosélyte, prêt à taguer les boucheries ou à renoncer à déjeuner avec d'affreux carnivores. C'est la souffrance animale qui l'a poussé à switcher, comme il dit (il est ingénieur, il parle le franglais), suite à des discussions avec sa fille. Je lui oppose la théorie de l'animal heureux et je lui confirme que je peux parfaitement comprendre que l'on soit végétarien, mais que les produits lactés et les œufs, je ne perçois pas bien la raison du refus. «Le fromage me manque plus que la viande et les œufs me manqueront plus dans les gâteaux qu'en omelette, avoue-t-il en sirotant son verre d'un excellent petit blanc. Je tiens aussi à ajouter que j'aimais la viande, d'ailleurs tu le sais bien! Je n'ai jamais eu la moindre aversion alimentaire. Mais pour en revenir aux œufs, les poussins mâles sont broyés et les poulettes sélectionnées depuis des millénaires pour pondre toujours plus. Il en va de même pour le lait des vaches, toujours astreintes à en produire plus. La nature n'a plus rien à voir là-dedans. Ces animaux sont stakhanovistes malgré eux.»

Tiendra-t-il? (Il mord dans son hamburger à la betterave.) «Jusqu'ici c'est plus facile que prévu et je me sens bien. Je surveille mes paramètres, je sais que je dois prendre de la vitamine B12 en complément, et je t'assure que je n'ai pas renoncé au plaisir de manger, d'ailleurs c'est bon, non? (J'opine du chef mais pas du chef coq, vu les circonstances.) Il est vrai que dans un restaurant classique, ce n'est pas toujours évident, la variété des plats végétariens est très relative. Mais pas partout: dans une pizzeria, dans un libanais, dans un indien, c'est facile!»

J'objecte que dans un monde sans élevage, il n'y aurait plus de poules qui picorent dans les basse-cours ou d'agnelets qui broutent l'herbe et que les campagnes seraient bien tristes sans vaches, que le problème est surtout le système économique et la malbouffe – bref que j'ai une éthique de table, moi aussi, ayant réduit la viande et préférant les circuits courts, le durable, l'équitable et tout ça, luttant surtout contre les horreurs du système intensif. «C'est une position que je comprends parfaitement, conclut-il en regrettant que sa bonne éducation l'empêche de passer la langue dans le fond de la tasse où subsiste un peu de mousse de café. Il y a une réflexion générale qui va dans le bon sens, chacun fait selon sa conscience, dont la voix est son seul juge. J'ai fait mon choix mais je ne me tracasse pas pour les campagnes: cela m'étonnerait qu'il soit partagé par tout le monde et que les carnivores soient en voie de disparition!»

Be Positive, place Jourdan 26 à 1040 Etterbeek. Ouvert tous les jours jusqu'à 20 heures en semaine et 18 ou 15 heures le week-end.

 

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