semaine 38

Antisémitisme et sombres manœuvres politiques

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 22 février 2019

« Nous sommes juifs, héritiers d’une longue période où la grande majorité des Juifs ont estimé que leur émancipation comme minorité opprimée, passait par l’émancipation de toute l’humanité.

« Nous sommes antisionistes parce que nous refusons la séparation des Juifs du reste de l’humanité.

« Nous sommes antisionistes parce la Nakba, le nettoyage ethnique prémédité de la majorité des Palestiniens en 1948-49 est un crime qu’il faut réparer.

« Nous sommes antisionistes parce que nous sommes anticolonialistes.

« Nous sommes antisionistes parce que nous sommes antiracistes et parce que nous refusons l’apartheid qui vient d’être officialisé en Israël.

« Nous sommes antisionistes parce que nous défendons partout le « vivre ensemble dans l’égalité des droits ».

« Au moment où ceux qui défendent inconditionnellement la politique israélienne malgré l’occupation, la colonisation, le blocus de Gaza, les enfants arrêtés, les emprisonnements massifs, la torture officialisée dans la loi … préparent une loi liberticide assimilant l’antisémitisme qui est notre histoire intime à l’antisionisme,

Nous ne nous tairons pas. »

Ce texte admirable est signé par la Coordination nationale de l’UJFP (Union juive française pour la paix), ce 18 février 2019. (1) Il constitue la plus belle réponse à l’affirmation réitérée du président français Macron : « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme ».

Une définition biaisée de l’antisémitisme

Aux yeux de dirigeants israéliens actuels et des sionistes intransigeants ce texte de l’UJFP est un exemple d’antisémitisme et donc condamnable comme tel. Depuis des années, en effet, les dirigeants politiques israéliens tentent de faire passer pour de l’antisémitisme (à savoir la haine des Juifs) la dénonciation des crimes commis par l’occupant israélien contre les Palestiniens. Ils craignent avant tout les critiques politiques fondées sur les droits humains et le droit international. Ces critiques partagées par de plus en plus de citoyens, y compris juifs et ce, notamment aux Etats-Unis, expliquent le succès du mouvement de boycott mondial BDS. Cela inquiète Israël qui risque de perdre le soutien financier énorme des USA et les très juteux contrats de son industrie de l’armement.

A la suite d’un intense lobbying, l’Etat d’Israël a obtenu que le Parlement européen adopte, le 1er juin 2017, une nouvelle définition de l’antisémitisme concoctée par l’Alliance internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (IHRA) un organe intergouvernemental (31 pays membres) chapeauté par Israël. Il est dit que « l’antisémitisme est une certaine perception des Juifs, qui peut s’exprimer par la haine envers les Juifs. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des personnes juives ou non-juives et/ou leur propriété, contre les institutions de la communauté juive ou les lieux religieux ». Impossible de savoir ce que signifie « une certaine perception » mais il est évident que cette « définition » peu précise - heureusement non contraignante - englobe plus que les actes de racisme tels que ceux qui ont explosé en France ces derniers jours et qui tombent en effet sous le coup de la loi.

Sur le site de l’IHRA, on précise en effet que l’antisémitisme peut être : « Nier le droit à l’autodétermination du peuple juif, par exemple en déclarant que l’existence de l’État d’Israël est un projet raciste. ». (2) Il s’agit bien ici de contrer une analyse politique fondamentale : il ne peut y avoir de droit à l’autodétermination (pour tous les Juifs du monde) au sein d’un Etat qui occupe le territoire d’un autre, au nom d’un sionisme dévoyé ; un Etat qui impose un modèle essentiellement raciste puisque fondé sur la prééminence des Juifs sur tous les autres citoyens d’Israël. Or, en décrétant qu’Israël est l’«Etat-nation du peuple juif », l’actuel gouvernement israélien a consacré le régime d’apartheid qu’il impose aux Palestiniens, préparant l’annexion des territoires occupés et colonisés, ruinant ainsi toute perspective de coexistence pacifique de deux Etats. Et cela est dénoncé par de nombreux politologues, historiens, philosophes, journalistes, démocrates juifs du monde entier. Un exemple en est donné ici par Dominique Vidal dans Orient XXI. (3)

Propagande d’Israël contre le BDS

 « L’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme », proclame le président Macron qui, manifestement, n’a rien compris ni à l’histoire ni au droit international. Il témoigne simplement que la propagande israélienne a fait son effet en France. Mais aussi en Grande-Bretagne où a été particulièrement ciblé Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste, très critique à l’égard des crimes commis par les forces israéliennes d’occupation de la Palestine. Tout récemment, plusieurs membres de son parti ont démissionné pour ce motif apparent, fragilisant d’autant plus un parti progressiste en pleine tempête du Brexit… Nous avons déjà évoqué cette attaque contre Corbyn à l’occasion de la venue du cinéaste Ken Loach venu recevoir son titre de docteur honoris causa à l’ULB. (4)

Cette guerre de propagande fait rage au moment où la campagne mondiale BDS (Boycott - Désinvestissements – Sanctions), lancée à l’appel des diverses associations, syndicats, ONG palestiniens, gagne chaque jour des points. Il s’agit d’une riposte citoyenne face aux compromissions et complicités de gouvernements et de milieux d’affaires avec un Etat qui commet sans cesse des crimes contre l’humanité par son occupation meurtrière de la Palestine. De plus, Israël menace la paix mondiale en s’alliant avec les Etats-Unis et l’Arabie saoudite contre l’Iran devenu le symbole de l’ennemi à détruire par la force. Cela n’empêche pas l’Union européenne d’entretenir d’étroites relations économiques et politiques avec Israël, malgré les violations permanentes des droits humains, les destructions systématiques des infrastructures payées par l’Europe pour aider la population palestinienne privée de tout.

Les critiques anti-israéliennes augmentent dans le monde entier. L’oppression sanglante vécue par les Palestiniens alimente les indignations majoritairement non violentes des défenseurs des droits humains. L’obstination des gouvernements occidentaux à garantir une impunité totale à Israël provoque malheureusement des actions violentes à caractère politique mais aussi antisémites, fermement condamnées par tous les démocrates y compris antisionistes. Cette impunité est la pire menace qui plane sur les Juifs car elle alimente la colère et parfois la haine. C’est bien ce que l‘on a constaté avec le terrorisme placé sous le drapeau noir de Daesh et les crimes inexcusables qui ont été perpétrés. Aussi inexcusables que les massacres de populations civiles sous les bombes israéliennes à Gaza. (5)

Les dénonciations pacifiques du colonialisme sioniste, basées sur le droit international et les résolutions des Nations Unies, ne peuvent en aucun cas être confondues avec les actes antisémites odieux qui se produisent dans des pays comme la France, l’Allemagne ou la Pologne qui n’ont pas encore accompli leur travail mémoriel sur la complicité de leurs dirigeants et d’une partie de leurs populations avec le génocide des Juifs lors de la deuxième guerre mondiale. (6) Ces actes traduisent aussi l’incommensurable bêtise de gens frustrés par de multiples raisons. Là aussi, aucune excuse n’est possible. Mais les inégalités qui s’accentuent dans notre système néolibéral mondialisé ne feront qu’exacerber ces réactions bêtes et brutales qui doivent être réprimées comme l’autorisent les lois sur le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie.

Il reste que faire l’amalgame entre tous ces phénomènes en les qualifiant d’antisémitisme relève de la mauvaise foi et d’une vulgaire propagande visant à empêcher toute action politique qui placerait le gouvernement israélien devant ses responsabilités telles que définies par le droit international. Et cela dévoie les initiatives de lutte contre le racisme qui sévit encore et toujours dans nos sociétés.

Frantz Fanon dans « Peau Noire Masques Blancs » déclarait : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous. » Car toute forme de racisme doit être combattue, partout dans le monde. A nos portes, pour commencer.

1) http://www.ujfp.org/spip.php?article6938

2) https://www.holocaustremembrance.com/

3) https://orientxxi.info/magazine/comment-israel-manipule-la-lutte-contre-l-antisemitisme,2892?fbclid=IwAR3YIykoei6SXibBXzUMVgY-En18rGJl-HcT0Ods45Dvsdguv1cORDj-5nI

Lire aussi: https://www.investigaction.net/fr/antisemitisme-pourquoi-y-a-t-il-deux-definitions/

Et : http://www.association-belgo-palestinienne.be/les-antisionistes-sont-ils-des-antisemites-masques/

4) http://www.entreleslignes.be/humeurs/zooms-curieux/ken-loach-sous-le-vent-mauvais-de-la-calomnie

5) https://upjb.be/n379-40-ans-de-points-critiques-sur-le-conflit-israelo-palestinien/

6) https://www.theguardian.com/news/2019/feb/15/antisemitism-rising-sharply-across-europe-latest-figures-show

 

 

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Commentaires

Portrait de Jacqueline Goffin
UJFP = ceux qui defilent avec le Parti des Indigènes de la République. Belle fréquentation !
Portrait de Jacques Feron
Bien d'accord avec l'UJFP Je suis en train de lire le livre de Hannah Arendt sur le procès "Eichmann à Jérusalem" où il apparait clairement que les nazis et même les communistes russes ont été sionistes. Question de se débarrasser des juifs sur leur territoire évidement. Ce n'est qu'en constatat qu'il b'y arrivaient pas que les nazis ont mis sur pied la "solutions finale". Il est très clair qu'être anti-sionniste, c'est être opposé à une politique. Pas à un peuple. Peuple qui est d'ailleurs divisé sur la politique à mener vis à vis des palestiniens. Qui, à propos, sont encore plus sémites que beaucoup de juifs dans le monde qui ne parlent pas hébreux... Enfin, j'aime à rappeler qu'au départ, c'est la religion juive qui est fondamentalement raciste en parlant de "peuple élu" auquel on appartient essentiellement par la naissance. Heureusement, de nombreux juifs ne sont pas religieux, ou suffisament peu que pour ne donner à peu près aucune valeur à cette notion de peuple élu qui est la seule donnant un droit aux juifs sur le territoire du "Grand Israël" (qui n'a existé que très peu de temps dans l'histoire°.
Portrait de Jean-Michel Servais
Le remarquable article de Madame Lefèvre devrait devenir celui d'une pétition (sérieuse) que tout démocrate et humaniste devrait signer à deux mains. Alors que la France, comme la Belgique, dispose d'un arsenal légal adéquat, comment comprendre la manœuvre qui inventerait un nouveau dispositif permettant de condamner tout qui critiquerait un gouvernement liberticide comme celui de l'actuel état d'Israël ?
Portrait de Marie-Noëlle Jalet
Bravo C'est très clair!

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