semaine 50

L’Afrique partenaire ? Oui, mais privatisée !

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 20 septembre 2018

Pour comprendre ce que signifient les ravages du néolibéralisme et du colonialisme au Congo, lisez « Le singe jaune », de Christophe Cassiau et Barly Baruti, éd. Glénat.

L’Afrique colonisée, exploitée, rançonnée tout en étant « aidée » dans son développement par nos pays riches a changé de place dans l’agenda de notre (encore) riche Europe.  Maintenant que la faillite de ce système de mal-développement provoque une migration « insoutenable » pour nos concitoyens, on invente le concept d’Afrique « partenaire ». Pour autant qu’elle s’inscrive dans le cadre du système commercial de libre-échange néolibéral… Qui a précisément montré sa faillite chez nous.

Dans son récent discours sur l’Etat de l’Union européenne, le président de la Commission Jean-Claude Juncker a proposé « une nouvelle alliance entre l’Afrique et l’Europe ». On abandonne l’aide au développement qui n’a presque rien développé pour les populations africaines sauf les intérêts de quelques entreprises transnationales et de chefs d’Etats corrompus.  

L’Europe investirait quelque 4 milliards d’euros de prêts et garanties - qui en généreraient jusqu’à 44 milliards - dans le secteur privé, « dans des secteurs porteurs bien identifiés, écrit Le Soir, mais aussi dans l’éducation et la formation, et bien entendu aussi dans le développement structurel du commerce euro-africain ainsi que dans le soutien au commerce intra-africain, encore beaucoup trop faible. » Et Juncker de prévoir ainsi la création de 10 millions d’emplois. Autant de candidats à l’émigration en moins. Un grand sommet euro-africain aura lieu le 7 décembre pour discuter de cette nouvelle stratégie. Précisons que l’Union Africaine, présidée par le président du Rwanda Paul Kagame, a de grandes ambitions de coopération économique et politique intra-africaine visant à discuter à armes plus égales avec les grandes puissances comme la Chine, les Etats-Unis et l’Europe qui pillent les ressources énormes de l’Afrique au détriment de ses populations.

Le développement selon l’union africaine

L’UA a créé sa propre Agence de développement, ex NEPAD, dont les statuts devraient être approuvés en janvier 2019 et devraient concrétiser la vision du développement du continent - telle qu'articulée dans les sept aspirations et les 20 objectifs de l'Agenda 2063. Dans cet Agenda datant d’avril 2015, on met l’accent « sur la mobilisation des populations et leur appropriation des programmes du continent ; le principe d’auto dépendance et de financement de l’Afrique pour son développement : l’importance de disposer des pays et des institutions capables, inclusifs et responsables à tous les niveaux et dans toutes les sphères, le rôle essentiel des Communautés économiques régionales en tant que pierres angulaires de l’unité du continent, en tenant compte des défis particuliers auxquels font face les États insulaires et les États enclavés et de nous tenir nous-mêmes, ainsi que nos gouvernements et institutions, responsables des résultats. »

Pas sûr que l’Union européenne veuille tenir compte de ces conditions posées par les pays africains. La négociation sera en tout cas serrée.

La coopération selon De Croo

De libéralisme et de privatisation, il en est beaucoup question en Belgique avec notre actuel gouvernement. Le ministre de la Coopération  au développement, Alexander De Croo n’a de cesse de mettre fin à cette coopération pour la remplacer par un outil aux mains de la politique étrangère de la Belgique servant les intérêts économiques et commerciaux belges.

Déjà, la CTB (Coopération technique belge) a été remplacée par Enabel (Agence belge du développement) ancrée dans la politique étrangère belge. Le ministre vient de sortir un projet de loi accordant de plus en plus de place au secteur privé et à la libre-entreprise, considérés comme « des moteurs significatifs de progrès et de développement humain. »

De fait. Le ministre précise que le respect des droits humains et les principes de développement durable restent le socle de la coopération belge. La Belgique maintient son choix d’aider les pays les plus pauvres, les plus fragiles.  

Mais, souligne le CNCD (Centre national de coopération au développement), regroupant les ONG spécialisées en coopération, l’aide de la Belgique ne cesse de baisser. Elle est même tombée en-dessous de la moyenne européenne. Elle se monte à 0,45 % du revenu national brut alors que l’objectif était fixé à 0,7%. Plusieurs fois, les sommes allouées à l’aide au développement ont servi à des gouvernements pour combler les trous budgétaires, réduisant ainsi l’aide aux populations les plus démunies parmi les pays avec lesquels nous coopérons. De plus, les frais d’accueil des demandeurs d’asile sont pompés dans ce budget. Et l’intention affichée par le ministre est d’utiliser la coopération pour réduire les flux migratoires, selon les souhaits de la NVA. Ce qui risque de conditionner l’aide à certains pays en fonction de leur politique de freinage de l’émigration et de réadmission de migrants refoulés chez nous. En fait, la Belgique se paie elle-même pour sa politique migratoire. Peu compatible avec les droits humains, souligne le CNCD.

Donc, conclut le CNCD : « tant en Belgique qu’au niveau international : l’aide au développement est utilisée à d’autres fins que l’éradication de la pauvreté et la mise en œuvre de l’agenda international du développement durable ».

Dans la guerre économique mondiale entre les Etats-Unis et la Chine, l’Europe et donc la Belgique misent sur les richesses du continent africain pour retrouver un peu de puissance et ravir le pion à la Chine qui y est très active. Mais les recettes proposées risquent de donner un goût saumâtre de néo-colonialisme aux relations économiques si l’aide aux communautés locales, à leur développement social, économique et culturel ne se fait plus qu’au compte-goutte. 

Sources:

- Le Soir du 13 septembre 2018. « Etat de l’Union. Juncker prône une nouvelle « alliance Europe-Afrique »

- https://au.int/sites/default/files/pages/3657-file-agenda2063_popular_version_fr.pdf

- Le Soir du 14 septembre 2018. « Mêler développement, secteur privé et migration ».

- CNCD : Rapport 2018 sur l’aide belge au développement. https://www.cncd.be/Aide-belge-au-developpement-rapport-2018-cncd-11-11-11

 

Mots-clés

Ajouter un commentaire

entreleslignes.be ®2018 design by TWINN