semaine 48

La « colonisation idéale » selon Emile Vandervelde

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 26 juin 2020

Une fresque éphémère écoresponsable de l’artiste Saype, offerte par la Suisse, égaye le parc du Palais des Nations à Genève. Dévoilée le 26 juin pour les 75 ans de la Charte de l’ONU, elle symbolise la collaboration sur les défis à venir. Photo © GrandGeneveTV

Au moment où le débat sur l’anticolonialisme, sur le racisme, sur le rôle des historiens fait rage, avec parfois des confusions irritantes, voici quelques extraits du discours prononcé par le leader socialiste belge Emile Vandervelde, en 1906 devant la Chambre des représentants : « les crimes de la colonisation capitaliste ». Une lucidité qui nous aide à dénoncer les crimes commis encore aujourd’hui.

Emile Vandervelde commence par questionner sur la diminution drastique du nombre de la population dans les terres dont s’est emparé le Roi Léopold II. Il ne se contente pas des explications selon lesquelles les populations sont frappée par « des épidémies, à la petite vérole, à l’effrayante maladie du sommeil ». Il affirme que cette mortalité est due avant tout au « régime qui leur est imposé, aux mauvais traitements qu’on leur inflige. »

« De même, dans nos villes industrielles, des milliers d’ouvriers meurent de la tuberculose ; mais pourquoi sont-ils plus frappés que les riches ? Parce qu’ils sont mal traités, mal nourris, déprimés par la misère. » Emile Vandervelde se base sur les conclusions de la Commission d’enquête menée au Congo et qui « montre la différence effrayante qui existe entre un système de colonisation rationnelle et le système de colonisation qui existe au Congo. »

Il poursuit : « un système de colonisation rationnelle, de colonisation idéale, qui n’a d’ailleurs jusqu’à présent été réalisé que de manière très incomplète, ce serait celui qui laisserait aux indigènes la propriété des terres qu’ils occupent et leur reconnaîtrait le droit d’échanger, contre des valeurs égales, les produits de leur libre travail. »

Et l’orateur de dénoncer la confiscation des terres des indigènes, le travail forcé et « un système de contrainte qui amène les plus effroyables abus. »

Dans son long discours, Emile Vandervelde détaille chaque aspect « effroyable » de cette colonisation voulue par Léopold II qui avait mis fin à la traite des esclaves noirs par les groupes mafieux d’Afrique du Nord, pour la remplacer par une exploitation criminelle des ressources du Congo.

Les abominations commises au Congo étaient parfaitement connues par les représentants du peuple belge. Et particulièrement par les membres du parti catholique de l’époque auxquels Emile Vandevelde s’adresse ainsi : « En présence de pareils faits qui sont dénoncés par tous les ministres du christianisme, protestants et catholiques, vous n’avez pas le droit de rester impassibles, de vous laver les mains du sang versé. Car si vous le faisiez, si vous refusiez la justice aux indigènes, si vous ne leur donniez pas le pain de vie qu’ils réclament, on pourrait vous appliquer le mot d’un des pères de votre Eglise : « Ton frère te demandait aide et protection ; tu es resté sourd à son appel ; tu ne l’as pas secouru ; donc tu l’as tué. »

Voilà qui fait partie de l’histoire et qu’il est bon de remettre en mémoire aujourd’hui. Peut-on réellement affirmer que cette leçon d’Emile Vandervelde a été retenue par nos représentants politiques ? La Belgique a-t-elle redistribué aux populations exploitées une partie des richesses qu’elle a tirée du Congo ? Notre dette morale est énorme. Notre coopération avec ce pays doit porter non seulement sur des aspects économiques mais aussi culturels. Et viser aussi à remailler les fils de notre histoire commune afin de construire un avenir de solidarité et de créativité culturelle partagée.

75 ans des Nations Unies

Il reste que l’ensemble du système mondial n’a fait qu’amplifier l’exploitation des ressources des pays ex-colonisés ou maintenus en sous-développement. Aux intérêts privés du roi Léopold II se sont substitués les intérêts privés des grandes multinationales aidées par des forces armées mercenaires ou publiques mais corrompues.

Cependant, depuis 75 ans, l’humanité s’est engagée dans un humanisme tel qu’en aurait rêvé Emile Vandervelde : la Charte des Nations Unies.

« Partout, et à juste titre, les peuples élèvent leur voix contre le racisme », a déclaré ce vendredi 26 juin le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, à l’occasion de ce 75e anniversaire. « Reconnaître les problèmes est un début. Mais il faut en venir à bout », a-t-il ajouté. « Pour affronter nos défis communs et remédier aux fragilités du monde, nous disposons d’un guide intemporel qui n’est autre que la Charte des Nations Unies ». Et le chef de l’Onu de poursuivre : « ses principes résonnent toujours avec la même vérité ».« La foi dans les droits humains fondamentaux, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, dans la dignité et la valeur de la personne humaine ; le droit international et le règlement pacifique des différends ; de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande : ces valeurs intemporelles nous mèneront vers un avenir nouveau », a assuré le Secrétaire général.

A l’occasion de son 75e anniversaire, l’ONU a lancé un débat mondial sur les attentes des peuples du monde entier pour la construction d’un avenir meilleur pour tous. « Un avenir où nous cesserons de nuire à notre environnement naturel et agirons contre les changements climatiques, où nous refuserons le sectarisme et célébrerons la richesse de la diversité humaine, où les jeunes prendront les devants, dans la rue, à l’école, dans la société », a souligné le chef de l’ONU.

L’Organisation des Nations Unies a été fondée bien avant l’apparition de nouvelles menaces telles que la cybercriminalité et les discours de haine en ligne. « Mais notre Charte nous montre aussi la voie qui nous permettra de triompher de ces fléaux », estime M. Guterres, qui a appelé à faire de ce projet de paix, de droits humains et de justice pour tous et toutes une réalité, « en nous alliant avec humanité, avec unité, avec fraternité ».

De plus, selon les résultats de l’enquête portant sur l'ONU75, montrent la clarté des priorités en temps de pandémie et au-delà de la Covid-19, à savoir l’accès universel aux soins de santé, le renforcement de la solidarité entre les peuples et les nations et la nécessité de repenser l'économie mondiale. Le secrétaire général invite donc à plus de multilatéralisme comme instrument de gouvernance mondiale.

Les grands messages humanistes se heurtent cependant aux gouvernances plus locales basées sur les principes agressifs de nationalisme, de domination des plus riches sur les plus pauvres, de force armée plutôt que de négociation, d’affrontements et de spoliation plutôt que de coopération. L’actualité politique est, à ce sujet, consternante : guerre froide de plus en plus chaude entre les Etats-Unis et la Chine sans oublier la Russie, guerres interminables et sanglantes en Syrie, en Libye, millions de réfugiés chassés par ces violences et condamnés à l’enfermement et à la mort lente dans des camps un peu partout dans le monde et surtout aux frontières de l’Europe où les principes fondamentaux des droits humains sont écrasés par le poids des politiques racistes, nationalistes menées par des partis d’extrême-droite (dont de catholiques fervents). Le discours d’Emile Vandervelde est plus moderne que jamais. Celui d’Antonio Guterres semble un appel désespéré pour sauver nos valeurs humanistes universelles.

Un espoir : ces millions de jeunes qui se lèvent dans le monde entier et qui manifestent leur volonté d’un avenir sans racisme, sans discriminations, dans un environnement naturel préservé.

http://comprendreavecrosaluxemburgdocumentsetdossiers.over-blog.com/2018/06/emile-vandervelde-les-crimes-de-la-colonisation-capitaliste-1906.html

https://news.un.org/fr/story/2020/06/1071772

 

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