semaine 46

Migrations nocturnes rue Neuve

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 25 octobre 2018

Jeudi soir les volets du magasin étaient baissés. Les migrants passeront la nuit à l'ombre du temple de la consommation. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Mardi 23 octobre. Il est près de minuit, rue Neuve à Bruxelles. Les vitrines de l’Inno sont brillamment éclairées, les produits de beauté de luxe scintillent de toute la suffisance d’une société qui magnifie l’apparence, la jeunesse, la richesse.

Au pied de ces vitrines, un campement improvisé grâce aux nombreux emballages en carton déversés chaque soir à la porte de ces univers brillants comme des miroirs aux alouettes. Protégés des premiers froids, une vingtaine de migrants sont blottis sous des couvertures et des duvets. Hommes, femmes, enfants sagement rangés comme des sardines, impeccablement alignés entre les cartons. Deux ou trois vieux se parlent encore, doucement pour ne pas réveiller les autres, cigarette au bec, appuyés contre les barrières du chantier voisin. Sont-ils Roumains ?  Peut-être. Dans ce cas, ils sont Européens, comme nous. Echoués chez nous. Ils dorment. Comme dans une tente dans un parc. Comme dans un bateau amarré au port. Comme dans un dortoir arrimé à la nuit urbaine.

Que se passera-t-il demain matin ? Sans doute, à l’aube, une patrouille de police viendra les réveiller, les obliger à quitter leurs lits improvisés. Les ouvriers vont travailler sur le chantier. Les premiers passants vont trouver une rue Neuve bien grise mais dégagée de ces étranges occupants. Certains de ces migrants vont peut être recevoir une tasse de café de la part de commerçants qui ouvrent leurs portes aux clients. D’autres ne recevront peut-être qu’un regard un peu apeuré, un peu gêné. D’autres accueilleront une petite pièce dans le gobelet en carton qu’ils déposent devant eux. Patients. Pas le choix. Pas de chance. Pas de papiers. Pas d’égalité. Pas de solidarité. Quelques étincelles d’humanité parfois.

L’hiver approche. Les vitrines sont remplies de mannequins bien habillés, au chaud, dans les lumières scintillantes de l’envie d’être beau, riche, sans souci.

Au creux des porches d’immeubles, dans les couloirs des gares, sous les arcades des bâtiments endormis après le départ des employés, s’érigent ces villages de carton, ces abris de la misère, ces refuges de la solitude des pauvres. Sans abris. Sans papiers. Sans espoir ?

Ou bien est-ce nous qui avons perdu l’espoir de changer la société ?

A deux pas de la rue Neuve, se déroule le Festival des Libertés, au Théâtre National devenu le vaste théâtre des luttes, des revendications, des contestations, des imaginations d’un autre monde possible, meilleur, plus égalitaire, plus juste, plus vert, plus heureux.

Le chemin de cette transition passe par la rue Neuve. Cette migration des idées emprunte aussi la route des migrants chassés par la pauvreté. Et puis, il faudra passer des idées aux actions. Des actions de solidarité, de lutte sociale, de coopération plutôt que de compétition, du bonheur plutôt que du plaisir. Sortons du piège tendu par le miroir aux alouettes, symbole de la mort de notre liberté. 

  • Miroir aux alouettes : technique de chasse expliquée dans le Dictionnaire de Furetière (1690) « Miroir. Terme d’Oiselier. Morceau de bois taillé en arc avec plusieurs entailles où sont collés de petits miroirs. Ce morceau de bois est soutenu d’une cheville, au milieu de laquelle il y a un trou pour mettre une ficelle afin de faire tourner ce miroir qu’on fiche en terre, au milieu de deux rets qu’on lève, et qu’on fait tomber sur l’autre quand les alouettes qui viennent le mirer volent assez bas pour y être enveloppées. Prendre des alouettes au miroir. »

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