semaine 47

Samir Amin : sa pensée nous éclaire toujours

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 15 août 2018

Samir Amin et François Houtart, à Bruxelles en mai 2016. Photo © Gabrielle Lefèvre

Samir Amin parlant avec Pierre Galand et Aminata Traore. (Bruxelles, 2016) Photo © Gabrielle Lefèvre

L’altermondialisme est orphelin d’un de ses fondateurs : l’économiste et théoricien du développement, le franco-égyptien Samir Amin est décédé dimanche 12 août à 86 ans. Dans la mémoire de tous ceux qui se battent pour plus de justice économique et sociale, pour un développement « durable », il rejoint un autre rebelle anticolonialiste et anti impérialiste, François Houtart, décédé en juin 2017.

Né au Caire en 1931, formé à Paris dans les années cinquante, devenu professeur agrégé de sciences économiques, Samir Amin a bouleversé le monde de l’économie du développement en publiant en 1973 « Le développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique », Paris, éd. de Minuit ». Il y analysait les rapports de domination entre le centre, les pays capitalistes développés, et la périphérie, le « Tiers-monde ».

Le contexte était politiquement brûlant : le monde des affaires prenait le pouvoir au niveau mondial. En effet, « en 1971 était créé à Davos un Symposium de Management Européen propageant les valeurs du management à l’américaine. Il devint plus politique, après la fin du lien dollar-or décidée par les Etats-Unis après la guerre du Vietnam et les conséquences de la guerre israélo-arabe sur les approvisionnements en pétrole, sous le nom de World Economic Forum en 1987. Sa mission affichée : améliorer l’état du monde. Son conseil de fondation comporte des représentants des plus importantes multinationales ainsi que la secrétaire générale du FMI Christine Lagarde. Ses 1000 membres sont des multinationales alignant des chiffres d’affaires de plus de cinq milliards USD (soit environ 3,7 milliards d'euros). Ce club d’hommes d’affaires parmi les plus puissants au monde a été rapidement vu par des militants progressistes comme un vecteur d’une suprématie des pouvoir économiques – la mondialisation économique - opposés aux pouvoirs publics et un impérialisme non démocratique puisque non élu. »

« Se développa donc une pensée antimondialiste, autour de personnalités comme Bernard Cassen, Christophe Aguiton, tous deux membres fondateurs d’ATTAC France en 1998, Pierre Galand, François Houtart, Pierre Beaudet, Eric Toussaint, Samir Amin. Ce dernier écrit dans « A life looking forward » que le premier Forum Mondial des Alternatives vit le jour au niveau international à l’occasion du rassemblement anti-Davos de janvier 1999. Ces intellectuels développèrent avec les ONG et grandes organisations paysannes, syndicales et autres des cinq continents un mouvement altermondialiste rassemblé dans un Forum Social Mondial instauré à Porto Alegre au Brésil avec le soutien du Parti des Travailleurs brésiliens. Le terme « altermondialisme », d’origine belge, a été introduit dans la francophonie en 1999, synthétisant le slogan « un autre monde est possible ».

1999, c’est aussi l’année pendant laquelle « Seattle accueille un sommet de l’OMC qui est bloqué par une manifestation d’ampleur mondiale de la nouvelle société civile opposée à la mondialisation marchande : l’altermondialisme s’organise dans la non-violence malgré l’ampleur de la répression policière. Cela se verra aussi à Gènes en 2001 lors des émeutes anti-G8. » (1)

Samir Amin était de tous ces combats. « Conseillé du gouvernement malien de 1960 à 1963, il fonde à Dakar, l'Institut africain de développement économique et de planification. Il participa aussi à la création, d'Enda-Tiers Monde, l'une des premières ONG africaines. Pour lui, il faut redéfinir l'ordre mondial basé sur le capitalisme financier et supprimer ses institutions comme l'OMC, le FMi et la Banque mondiale. Une pensée dense et radicale qui a inspiré plusieurs générations d'économistes africains. » (2)

«Un Baobab est tombé», écrit le professeur Saliou Sy de l’Ecole de Dakar. Mais son héritage reste fort. Samir Amin a, en effet, formé plusieurs générations de chercheurs et de militant-e-s d'Afrique, d'Asie, d'Amérique latine, d'Europe et d'Amérique du nord.

« Il était un phare dans la tempête de la mondialisation, raconte Pierre Galand. « Cet homme discret était de tous les combats, voyageant sans cesse pour éclairer nos débats. Il a grandement contribué à mettre l’Afrique et les Africains au centre de ces combats pour un  monde plus juste. Voilà pourquoi il a décidé de vivre à Dakar au Sénégal. Il ne s’est pas replié, comme nombre d’intellectuels, sur les grandes villes occidentales. Et surtout, on sentait bien qu’il aimait l’humanité. »

La dernière proposition de Samir Amin  était,  rien moins que la construction d’une nouvelle Internationale des travailleurs et des peuples. Non pas un mouvement mais une réelle organisation naissant de l’action des travailleurs et des peuples. De même, il s’agit de reconstruire une Europe des peuples qui ne serait plus sous l’emprise du capitalisme allemand. Une vision éclairante pour les combats actuels et futurs des citoyens épris de démocratie et de justice sociale. (3)

Ainsi, disparaît l’un des plus brillants théoriciens de la pensée marxiste et du communisme, détaille RFI qui l’avait interviewé plusieurs fois. Mais sa pensée nous éclaire toujours. (4)

1.  Extrait de « Juger les multinationales », Gabrielle Lefèvre et Eric David, éd. GRIP/Mardaga, 2015.

2. L'Huma - Lundi, 13 Août, 2018

3. https://blogs.mediapart.fr/jean-marc-b/blog/130818/samir-amin-pour-une-internationale-des-travailleurs-et-des-peuples?utm_source=20180814&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xts=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-20180814&xtloc=&url=&M_BT=59906969299

4.Interviews RFI :

“Révolution d’Octobre et mouvements de libération nationale”, par Samir Amin

1h37 -“L’implosion du système de la mondialisation néolibérale”, par Samir Amin

2h -“Lire le Capital, lire les capitalismes historiques”, par Samir Amin –

Il n’y a pas de « tiers monde »

Une analyse de l’apport de Samir Amin à la pensée économique avec l’apport du marxisme, est publiée sur le site « Alternatives Economiques », par Jean-Marie Harribey. Il décrit sa « théorie générale de l’accumulation à l’échelle mondiale débouchant sur ce qu’il appela le développement inégal. La conséquence théorique et politique est le refus de la notion de retard de développement pour montrer que les pays dits sous-développés sont dominés du fait du mécanisme de l’échange inégal et que, loin de faire partie d’un « troisième monde », ils sont intégrés de force au capitalisme mondial structuré autour d’un centre et d’une périphérie. Autrement dit, ce qui était à l’œuvre dans ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation, mais qui résultait déjà de la circulation des capitaux à la recherche d’une main-d’œuvre peu chère, c’était le développement du sous-développement. Loin de conclure comme Emmanuel à l’impossibilité éternelle de développement des pays du tiers-monde, Samir Amin insistait sur le développement inégal qui résultait de la logique même de l’accumulation capitaliste. En d’autres termes, il s’agissait de l’action réelle, concrète, de la loi de la valeur mise au jour par Marx. »

https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2018/08/13/samir-amin-hommage

 

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