semaine 19

Un professeur qui enseigne de moins en moins

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 14 décembre 2020

Photo © Laurent Berger

Le moment où le professeur pense au sens de son métier, il pense surtout au plaisir qu’il éprouve de se trouver en classe en interaction avec ses élèves. Il pense aussi à sa liberté pédagogique, aux cours qu’il a le temps de préparer. Ne pas confondre liberté pédagogique avec le fait de faire tout et n’importe quoi! Non, c'est l'authentique liberté  qui s'affirme au sens d’être indépendant dans ses choix, éclairé dans ses remises en question. Surtout liberté de prendre son temps pour réfléchir à sa pratique.
Nous aurions pensé que les nouvelles technologies allaient nous donner plus de temps pour nous consacrer à nos idées, projets, créations. Mais franchement, quel jeune professeur a le temps de se rendre au musée, au théâtre, trouve l'occasion d’enrichir ses cours, est disponible afin de présenter une réflexion sur sa présence en classe? L’augmentation des tâches administratives, la connexion permanente l’écartent de l’essence même de son métier. Le phénomène se remarque également bien sûr pour d’autres professions.

Le professeur, en réalité, passe plus de temps à faire autre chose qu’à enseigner, c’est bien là que la crise du sens de son métier apparaît clairement. L’essentiel de son activité ne s’effectue plus en classe. Plus aucun inspecteur ne s’intéresse réellement à ce que l’enseignant donne en classe, aux contenus de ce qu’il transmet aux élèves. Son inspection est devenue administrative:contrôle du journal de classe, du planning, du plan prévisionnel, du cahier des matières, du nombre de contrôles et de travaux corrigés, au nombre d’unités d’apprentissage vues, au nombre d’évaluation effectuée, aux remédiations effectuées, aux adaptations opérées aux besoins particuliers des élèves. Autrement dit, si mon cahier des matières est super, mais que je transmets peu de choses réellement captivantes, je pourrais recevoir un excellent rapport!

Le professeur n’est plus un acteur dans sa classe, ce qui lui est demandé l’éloigne de plus en plus de la pédagogie et de la didactique. En réalité, ses activités, qui lui volent son temps, se situent en dehors de sa classe. Il sort de sa classe, il assiste aux réunions, aux conseils de classe qui durent des heures et des heures, réunions qui se bornent aux simples constats et à remplir des papiers. Il assiste aux teams building, aux réunions voyages scolaires, il est présent sur Zoom, Teams, il répond aux courriels des parents, des élèves, les rassurent, met en ordre les absents, donne cours en hybride, la moitié des élèves en présentiel et l’autre en distanciel.  Alors, dans ce cadre contraignant, lui restera-t-il encore de l’énergie pour vraiment enseigner?

L’autonomie disparaît. Dépendance envers les chiffres, les sondages, les fichiers, les courriels. Société qui a remplacé la confiance par le contrôle, la réflexion par l’urgence. La pédagogie est soumise aux pressions des bons résultats à obtenir avec le même financement. Le professeur sait que son métier est utile. Essayer l’ignorance pour voir! Nous savons que les métiers les plus utiles sont les moins payés. Et quand les acteurs de ces métiers prennent leur droit de grève, ils sont si utiles, qu’on les méprise. La lecture du livre  David Graeber, Bullshit Job, est assez captivante pour se rendre compte d’une société qui exprime sa façon élégante de traiter  les métiers les plus essentiels. Essayer de vous passer des éboueurs et des infirmières pour voir! Il en est de même pour les enseignants. Il suffit d’aller se promener sur les réseaux sociaux pour assister au mépris vis-à-vis des professeurs à qui il est demandé actuellement de garder des enfants pas très contagieux pour que les parents puissent continuer à travailler!

A l’heure où on nous parle des métiers essentiels, il est étonnant de voir l’absence dans le discours politique des personnes concernées. Ces discours évoquent l’école d'une drôle de manière!  L'école décrite ne comporterait que des enfants et des parents, comme si les enseignants importaient peu. L’école, c’est dorénavant répondre au bien être de la jeunesse en tant que groupe cible. C’est ainsi, que ceux qui dénoncent ce fait se verront encore une fois traités de réactionnaires. Puisque tous ceux qui remettent en cause l’angélisme vendeur sont taxés de la sorte! A la limite, Orwell n'est pas anarchiste mais lui aussi réactionnaire! J'adore ce renversement opéré par les adeptes de la démagogie qui nous vendent en réclame la confusion entre évolution et progrès! Si vouloir conserver un progrès, c'est être conservateur, c'est assez amusant!

Un professeur agrégé qui enseigne en classe dispose de 20 heures de cours, vous allez me répondre, c’est génial, il a tout le temps pour lui! C’est là que réside le malentendu principal! Dans les faits, le temps lui est de plus en plus pris. On nous vend le télétravail comme un miracle, une liberté, une chance! Remarquez que souvent l’esclavage est vendu au nom de la liberté: les cigarettes, la voiture, la télévision et la liste est longue!

Le télétravail, super pour les profs! Tel est le message! Les enseignants qui jusqu’alors avaient échappé aux pressions déguisées sont maintenant atteints. La COVID est le prétexte tout trouvé pour nous vendre le produit. Finie alors la classe? Fini le collectif? Finisz les projets en commun? Bonjour la réponse aux besoins uniquement individuels? Bien sûr, je caricature, mon humeur, vous qui me connaissez maintenant est ironique!

Il fut un temps où les enseignants se réunissaient librement pour échanger leurs cours, partager leurs bonnes idées, montrer leurs séquences pédagogiques, préparaient la prochaine sortie au musée, allaient au théâtre pour trouver la pièce qui pourrait plaire aux élèves. Ce temps précieux disparaît au profit du temps pris pour rédiger des motivations d’échec, des rapports disciplinaires, des comptes rendus de visites de parents.

Mais, le professeur que je suis, affirmera toujours que le seul moment où il exerce son métier, c’est en classe, acteur et non gratte-papiers. Je veux encore voir le ciel bleu à travers les nuages.

 

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