semaine 25

Tenter l’été

Le Chant la vie par Serge Noël, le 18 février 2019

...sans rien voir du ciel pur par-dessus les murailles qui tranchent le chemin d’ici à la mer... Photo © Jean Rebuffat

demain il fera grand soleil

et les chants d’oiseau brilleront dans le chapeau bleu des villes

des milliers de passants traverseront les rues

comme des dauphins dans l’eau claire des jours

la tête prise dans des nuages à la hauteur des yeux

sans rien voir du ciel pur par-dessus les murailles

qui tranchent le chemin d’ici à la mer

au bord des étangs glisseront les jeunes filles

presque nues singulières et pensives

que les garçons épieront de derrière les bocages

il faudra arroser les fleurs dans les cours

et penser aux voyages que nous ferons sans bagages autres que nos illusions

on ira prolonger les rêves d’été sur les plages dans les pays du Sud

dans des trains bondés d’enfants qui dormiront

souvenirs d’été randonnées pleines de rires sur le sable dur

c’était en 1936 sur la côte entre Ostende et La Panne

c’était il y a quelques années seulement mais

après la guerre

souvenirs de la saison sèche aux femmes droites dans la pâleur du vent

entre Dakar et Gorée

souvenirs oblongs des cantines et des musiques à Santiago du Chili

dans le bel éclat des jours d’avant septembre

souvenirs des blés levés à la force des joies et des chants paysans

dans l’Estrémadure des derniers jours de la République

souvenirs des Premier Mai où le soleil tapait

entre les drapeaux et les fanfares rousses près des boulevards luisants

et sombrait rouge dans les guinguettes le soir aux environs de Paris

souvenirs de fête des villages poussiéreux et dorés dans la savane

du Burkina entre le 4 août 1984 et le 15 octobre 1987

souvenirs adolescents sur la prairie d’un parc public ouvert aux étoiles

dans le cœur d’une nuit d’ivresse et d’espoirs

nous pensions que le monde entrerait bientôt dans un perpétuel été

nous rêvions les yeux ouverts des histoires à dormir debout

souvenirs des vieillards éblouis par leurs propres rêves du temps passé

les souvenirs d’été cela ne change pas

cheveux au gré du vent qui volent et font du visage

une aube rose et précise

même si cela se broie sous les pas de l’histoire

combien d’enfants ont ainsi disparu dans les fumées l’angoisse

sur les plaines de Pologne

parce qu’ils étaient juifs enfants des bords d’Europe

devenue noire d’un sang d’encre

combien de femmes se sont noyées au large

pour donner à l’enfant qu’elles portaient un autre futur

combien d’hommes ont porté le deuil d’un sourd renoncement

rasant les murs des métropoles blêmes

combien de militants ont péri sous les balles des fantassins d’un pouvoir glacé

des militants qui buvaient qui dansaient qui discutaient passionnément

dans les bistrots quelques instants plus tôt

 

je me souviens pour eux des étés où tout semblait possible

je me souviens des familles qui sortaient en kyrielles de rires dans les jardins

je me souviens des poitrines gonflées d’espérance

offertes aux tirs réels de la réaction

je me souviens pour eux des étés remplis de poussière d’or et de champs

où les herbes piquantes et les fleurs blanches caressaient les hanches

et j’ai le cœur qui se déchire

un violon qui m’accompagne depuis ma plus tendre et claire jeunesse

vient chanter à mon oreille les refrains lumineux du genre humain

cela parle de rivière et de bord de mer

cela sent le café frais la lavande et le désir d’aimer

cela prend les routes des pays où l’avenir s’est levé

cela ondoie dans l’air chaud comme une danse espagnole

cela vient de Grèce où l’on ne traque plus les migrants hâves

dans les rues du port

où les travailleurs depuis peu regardent dans la direction du soleil

ce sont les voix ouvertes et longues des chœurs d’enfants

qui égrènent les raisons de vivre et de croire que

demain sera plus doux qu’hier

interminables cohortes de poètes et de combattants bercés par les chants

par les blessures chantantes du violon

paysans sans terre ouvriers aux mains noires

fillettes enfouies dans les ateliers les caves

enfants soldats perdus dans les brouillards du meurtre

femmes aux flancs ouverts par le mépris et le viol

hommes baissés pour ramasser les escarbilles de la faim

ainsi depuis longtemps saignent les rêves de l’été

ainsi depuis toujours reviennent

tenaces et fauves

fragiles et puissants comme des oiseaux marins

malgré les coups d’Etat les crimes les mensonges et la haine

les rêves que l’on fait en été

d’un monde de danse de violon et de vin blanc

d’un monde affranchi où les jardins seront le secret de chacun

d’un monde où les poèmes dits en public seront partagés comme des mangues

dont le suc coule comme du vent bleu au détour des fenêtres grandes ouvertes

et l’on entendra les voix des femmes qui dans le matin chantent

 

on entendra les cris dans l’air jaune du jour

des enfants qui mêlés s’enchanteront toujours

jouant aux jeux permis du bonheur et d’aimer

aucune maison vide ou hantée ou fermée

pas de chiens dans les rues affamés et perdus

dans les forêts refaites aux clairières limpides

la biche viendra prendre un peu d’ombre rendue

plus douce par les herbes et les buissons humides

 

pour eux tous qui n’auront pas connu

cet univers fait d’hommes et de rêves

pour eux tendres miséreux succombant dans les camps

en enfer

et sous les balles des tyrans au cuir de bête obscure

pour eux je me souviens des étés et des rêves dans l’air sec

où dansaient les pollens et les abeilles blondes

où s’enlaçaient les corps bleus les corps

aux peaux mates aux yeux noisette ou noirs

aux yeux de ciel et de mystère qui avouaient les rêves amoureux

combien de fois ai-je rêvé

combien de fois me suis-je réveillé dans l’air froid et gris d’un jour d’hiver

combien de fois me suis-je rendormi un sourire de miel sur les lèvres

certain de retrouver mon rêve de retrouver mon chant

de retrouver le violon qui vient du fond de l’histoire du fond des villages

du fond des ruelles noires

chanter la rengaine increvable des jours d’été

pour eux toujours

et pour le chant

 

 

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