semaine 27
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

13 Bis : la petite fabrique de l’étrange.

Le 23 février 2022

Que n’ai-je pas encore dit sur l’œuvre de 13 Bis ? J’ai abondamment commenté ses collages, trois articles en témoignent.[1]Il est vrai que j’aime suivre le travail des artistes dans la durée, considérant que l’œuvre est constituée par l’ensemble des productions d’un artiste et que l’histoire de ce long fleuve tranquille me passionne. Les essais, les erreurs, les changements de sujet, les changements de style, les hésitations et les repentirs m’intéressent à plus d’un titre. Sous un apparent désordre se cache l’humain, ce qui fait qu’un homme, qu’une femme, à un moment donné de sa vie s’exprime en créant une œuvre d’art. Comprendre une œuvre, c’est au-delà et en-deçà de ce que l’artiste donne à voir, cerner la complexité d’un univers mental qui produit des images pour communiquer avec autrui.

Pour répondre à ma question liminaire, je dirais qu’il est temps de mettre en évidence la petite fabrique de 13 Bis à fabriquer des images.
 

Venons-en tout d’abord à l’aspect matériel de sa création. 13 Bis en quête d’une nouvelle œuvre à produire, recherche des gravures anciennes. Des gravures principalement du 18ème et du 19ème siècle, en noir et blanc. Essentiellement des gravures servant à l’illustration. C’est en feuilletant les livres et en consultant d’autres sources que lentement, au hasard de la découverte des images, se dégage un sujet. La reproduction du sujet servira de base, de fondement, d’architecture, à la création de l’artiste. A la gravure initiale principale, 13 Bis ajoutera des motifs secondaires puisés dans d’autres gravures. Les pièces du puzzle rassemblées forment une image qui est une création originale, c’est-à-dire, une image qui n’a jamais existé auparavant.

Gardons cette distinction entre image principale et motifs secondaires. L’image principale est dans la majorité des occurrences une femme. Une femme jeune, belle, parfois nue, parfois déshabillée. Les hommes quand ils sont présents sont intégrés à des éléments de décor. Il en est de même pour les objets, les animaux, les architectures, les enfants, les fleurs etc. 13 Bis est sensible à la symétrie. Non seulement le sujet est centré par rapport au décor, mais elle joue des inversions de figures par rapport à un axe soit vertical ou horizontal. La figure est parfois doublée voire triplée, pour constituer une suite, parfois inversée.

La figure centrale (au sens où elle porte la signification de l’œuvre) est complétée par des éléments de décor et des figures secondaires. Ce sont ces figures dites secondaires qui apportent de l’insolite, de l’étrange. Leur taille est réduite par rapport à la figure principale et elles s’opposent à la symétrie de la figure principale. Elles sont asymétriques par rapport à l’axe majeur le plus souvent. Certaines figures secondaires sont fréquentes, des yeux, des nuages, des oiseaux, des trous de serrure. Figure centrale et figures secondaires, par leur proximité spatiale, génère la polysémie de l’image.

En juxtaposant des reproductions d’« objets » différents, (je donne à « objet » son sens philosophique : tout ce qui est pensé, perçu ou représenté, en tant que distingué de l’acte par lequel un sujet le pense, perçoit ou représente), des objets appartenant à des classes différentes, 13 Bis oblige le « regardeur » à imaginer les rapports de sens entre ces différents objets. Le regard balaie l’œuvre en se focalisant sur l’objet ayant la surface la plus importante, objet mis en valeur par la composition. Dans un deuxième temps, il parcourt l’ensemble de la surface de l’image en suivant les points forts. La perception de l’image rapide et inconsciente active l’intelligence du regardeur, intelligence qui cherche un sens à la perception. S’établissent alors des mises en relation des objets perçus. En privilégiant plutôt telle relation entre la figure principale et les motifs secondaires, le regardeur élabore des hypothèses de signification entre signifiant et signifié. En fonction de son expérience et de sa culture, il discriminera les significations pour n’en garder qu’une. La signification que le regardeur aura construite sera tenue par lui comme le sens de l’œuvre.

Les œuvres de 13 Bis (et toutes celles des surréalistes) interpellent notre intelligence. En effet, les objets qui appartiennent comme je l’ai dit à des classes différentes, ne sont pas censés, dans le réel, avoir de relations. Or, l’intelligence du regardeur, un moment saisie par le vertige de la non-compréhension de l’œuvre, ne peut pas ne pas attribuer un sens à une œuvre. Pour plusieurs raisons, le regardeur fait l’hypothèse inconsciente que l’artiste a traduit par des lignes et des formes un sens, c’est-à-dire, que le sens préexiste à la production de l’œuvre. Le regardeur cherche en quelque sorte le sens caché. La seconde raison est d’un autre ordre : l’intelligence est ce qui met de l’ordre dans le chaos et qui donne un sens au perçu.

Dans le cas des œuvres surréalistes, il faut que le regardeur parvienne à comprendre dans la même relation tous les objets de l’œuvre pour lui donner une signification et une seule. Je pense que le plaisir du regardeur est contenu dans cette recherche de sens.

Une recherche le plus souvent vouée à l’échec. Prenons si vous le voulez bien un exemple. La fresque que 13 Bis a réalisée pour le Mur de Rennes est caractéristique de ce qu’il convient d’appeler l’art de 13 Bis. Une figure centrale représente un portrait de femme. Un visage de ¾ regarde un point de fuite extérieur au cadre. Le visage est centré par rapport au milieu du support. Ont été exclus le haut de la tête et la base du cou. Le décor est d’une grande richesse graphique. Un fond de ciel étoilé et de part et d’autre du visage, un dragon combattant un serpent et sur la partie droite, la coiffure. Des fleurs « inversées » font pendant. Le visage est en partie caché par ce qui ressemble à un loup mais qui est en fait un nuage que traversent les deux yeux. Un bateau vogue sur le nuage. Un pan de tissu encadre le côté droit du visage.

Le visage de la jeune femme est le sujet du collage. C’est un portrait. Le décor est sur deux plans : celui du ciel noir et celui du combat entre le dragon et le serpent et de la coiffure. Le motif fantastique de la lutte du dragon et du serpent qui était symétrique à l’origine a été rompu par des éléments dissymétriques (pièce de tissu, chevelure). La dissymétrie du loup est renforcée par le bateau. Le visage régulier et classique est devenu par l’apport de figures secondaires un mystère.

Associer à cette œuvre une signification est impossible. Certains pourraient y voir une allégorie d’une femme tourmentée et qui rêve. D’autres une figure emblématique de la beauté qui hésite entre la splendeur de la chevelure et du beau drapé et la laideur des monstres. D’autres enfin, une allégorie de la Vérité qui oscille entre le Bien et le Mal.

Tous construiraient une signification globalisante qui tâcheraient de rassembler des éléments disparates. Tous auraient raison. Autant dire que tous auraient tort.

Est-ce que le démiurge serait le seul à connaître le sens de sa création ? Je n’en suis pas certain. Autre façon de dire que je suis sûr du contraire. Bien sûr l’artiste choisit et assemble des fragments d’images pour donner naissance à une seule image ; il y a des interstices dans lesquels son inconscient se niche. Je crois davantage à sa volonté de surprendre, d’étonner, d’interroger, de ravir son public qu’à la fabrication d’une image pensée comme définitive au départ du projet.

Notre intérêt pour les images surréalistes est intimement lié à la beauté intrinsèque de l’image ainsi qu’à sa capacité à stimuler l’imaginaire du regardeur. A ce « ravissement » esthétique s’ajoute le mystère de la création du sens. 13 Bis, le temps passant, confirme son rare talent. Les images qu’elle crée nous séduisent et nous embarquent dans un délicieux voyage au pays des merveilles.

Image: 

Photographies Monique Sammut.

Les lignes jaunes représentent les éléments symétriques, les rouges les éléments dissymétriques.

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