semaine 42
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Dourone : nouvelle collection.

Le 20 septembre 2019

J’ai, dans d’autres lieux et en d’autres temps, consacré deux billets à l’œuvre de Dourone[1]. C’est dire assez l’intérêt que je porte à cet artiste et depuis 2012 à ce duo d’artistes : Fabio Lopez Gonzalo et Élodie Arshak, alias Elodieloll. Mes billets étaient inspirés par plusieurs fresques peintes à Paris, à la gare du Nord , rue des Récollets et rue Sainte Marthe.

Ces trois fresques peintes après 2012 étaient des œuvres pensées et réalisées par les deux artistes Fabio et Elodie. Elles étaient des déclinaisons originales d’un même univers graphique et mental ouvert sur l’imaginaire et le rêve à telle enseigne que j’avais repris la fameuse petite phrase de Baudelaire « Le beau est toujours bizarre » pour titrer l’un des billets.

Je voyais dans leurs images une création de l’étrange, des allégories sur les mystères de la vie, de l’espace et du temps. L’espace était figuré par des étoiles, des constellations, des trous noirs, des planètes. Le temps par le rapprochement de représentations comme par exemple les singes et le fœtus humain - c’est du moins l’interprétation que j’en donne - des anneaux de Moebius, des ellipses etc. Bref, les artistes donnaient à voir des images d’un autre espace-temps. Un changement de dimension, un cosmos fantasmé, complétés par des symboles : le 8 couché de l’infini mathématique, le signe + qui est aussi une croix etc.

En définitive, des images d’autres dimensions du cosmos complétées par des signes ésotériques. Ces œuvres ouvraient une thématique encore peu explorée dans le street art, thématique qui se rapprochait bien davantage du surréalisme et des tableaux de Salvador Dali qu’évidemment Fabio connaissaient.

Comme un collectionneur sans collection, j’aime suivre des artistes dans la durée. L’une de mes idées (j’en ai peu, alors je m’y accroche !) est que pour comprendre une œuvre il faut prendre en compte l’ensemble de la production d’un artiste. C’est même de cette manière que je définis l’œuvre : c’est l’ensemble exhaustif des productions d’un artiste.

Suivant donc le travail de Dourone par médias interposés, je constate une rupture dans la facture et les thématiques. Bien sûr, je retrouve des constantes : la peinture traitée en aplats, l’emploi de couleurs vives et de fortes oppositions chromatiques, un souci de la composition et de la lisibilité, un grand soin apporté à l’exécution. Les sujets ont changé même si on retrouve de nombreux portraits. Mais ces portraits et les éléments de décor ne sont plus au service d’une création de l’étrange. La polysémie des œuvres de Dourone volontairement ouverte aux interprétations mystiques s’est resserrée proposant à « celui qui voit » une lecture et une seule.

La fresque peinte à Vannes en donne un bon exemple : l’œuvre combine cinq visages, deux d’un Breton (les deux vues de ¾ sont inversées et les deux vues d’une femme également). Le chiasme est complété par un portrait central qui sert de pivot à l’ensemble. Les « éléments de décor » des portraits sont des motifs géométriques opposant des verticales aux lignes horizontales et réciproquement. Le dessin n’a rien de réaliste, tout comme la palette qui est composée de couleurs franches et très contrastées. Clairement, me semble-t-il, les artistes renvoient au passé de la ville, haut lieu de la culture bretonne. La composition est en quelque sorte un blason. Mais un blason ne reprenant pas les codes de l’héraldique mais ceux d’une figuration moderne (on notera l’emploi « hardi » du violet dans les carnations ou du vert dans les chevelures, les changements de « focales » dans le dessin des visages, le mélange des genres, portrait et graphisme etc.)

 

J’ignore ce qui a poussé nos deux muralistes dont la renommée était internationale et le talent reconnu par le monde des arts à changer de style, illustrant le fait qu’avec les mêmes outils on peut construire des choses différentes. Ce qui m’intéresse, c’est le changement en lui-même.

Les « murals » de Dourone étaient reconnaissables d’un coup d’œil par les amateurs de street art. Les sujets étaient certes différents mais leurs « traitements » étaient comparables. C’est cette patte, cette identité plastique qui signe le style. Le « style » est un ensemble de marques inconscientes le plus souvent qui attribue une spécificité aux productions d’un artiste. Tout un chacun peut « reconnaître » sans les avoir jamais vues des toiles de Bernard Buffet ou de Picasso. Sous le terme « style » se dissimule (mal) un jugement a posteriori arrêtant comme « style » d’un peintre, des traits communs à un ensemble. Somme toute, c’est l’affaire des historiens de l’art. Il est légitime de mettre un peu d’ordre dans ce bordel qu’est la création artistique, de classer par mouvements, par « styles », les œuvres et les artistes.

Quant à moi, qui ne suis pas historien d’art, je prends tout de Dourone, l’ensemble des périodes. Dans leur histoire personnelle les deux artistes en sont là de leur chemin. Chemin qui est loin d’être terminé ! Les œuvres sont comme les cailloux blancs du Petit Poucet, elles montrent le chemin parcouru. La différence avec les cailloux du conte est de taille : connaissant leur sincérité, leur volonté de pousser toujours plus avant leur projet artistique, de ruptures en continuités, ils ne reviendront pas en arrière.

Les productions marquent des étapes dans un projet de création. Mais si on connait le début, rien n’est écrit de la suite. C’est toujours a posteriori qu’on croit découvrir dans une œuvre comme une trajectoire, comme si les premières étapes devaient nécessairement déboucher vers la dernière. Dernière considérée comme la synthèse naturelle de toutes les autres, aboutissement obligé d’une trajectoire. Dernière, trop souvent considérée comme un summum, un sommet, faisant des étapes précédentes les pas pour gravir l’Olympe de la création. Or, la création, dans son jaillissement, n’obéit à aucun schéma.

Les œuvres de Dourone, pendant la période considérée, montrent que Fabio et Elodie sont d’authentiques créateurs de formes nouvelles. Ils vivent à la ville une histoire d’amour et, à la scène, une aventure artistique. Une aventure avec des péripéties, des tours et des détours, des rencontres, des hasards, des avancées et des reculs, des renoncements. Nous, observateurs attentifs de leur aventure, savons que l’important n’est pas la prochaine étape, la destination, mais le chemin

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