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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Levalet/Hérard, le «Va et vient», suite (et fin?)

Le 05 septembre 2017

En introduction des congés d’été, souhaitant, dans un billet faire un bilan, je vous faisais part de mes coups de cœur de la saison. Deux artistes avaient une place bien particulière, entre aorte et veine-cave, Levalet et Hérard. Une drôle d’histoire (ou une histoire drôle, comme on voudra), en cette période de rentrée, les réunit de nouveau. Cette histoire sera l’objet de ce billet. Comme dans les mini-séries télévisées, elle comprend trois épisodes.

Premier épisode: la fresque de Levalet.

L’histoire commence à la fin du mois de septembre 2015 par une rencontre fortuite : la découverte d’un collage de Levalet, sur mes terres, dans le 19ème arrondissement de Paris. Passionné par son travail, je décidai alors d’écrire un post sur son œuvre. Je vous le livre tout à trac :

Ayant obtenu l’autorisation des responsables de la permanence des Républicains, rue de Crimée, Levalet a collé sur le rideau de fer un collage constitué de cinq parties. Les cinq éléments du rideau de fer sont utilisés pour représenter des hommes endormis. Cette scène évoque les bat-flancs des camps de prisonniers dans notre imaginaire collectif. Ces images douloureuses sont vite chassées par la superposition des cinq personnages. En effet, les cinq hommes dorment et se cachent complètement ou partiellement le visage d’un couvre-chef pour se protéger du soleil. Les couvre-chefs et les vêtements donnent des indications sur l’identité des personnages. Celui qui est au sommet porte une couronne. C’est donc un roi. Un roi un peu singulier qui porterait sa couronne pour se protéger des rayons du soleil. Les mains ne sont pas traditionnellement croisées sur le torse comme elles le sont sur les gisants. Pourtant, c’est un roi, avec sa couronne et sa cape. Au-dessous de lui, un homme que l’on dirait directement issu d’un film des années 50 : il porte un costume, peut-être une cravate et un chapeau mou. Un « pékin » bienheureux qui sommeille. Sous lui, un employé des postes peut-être, voire un contrôleur de la SNCF. Certainement, un fonctionnaire. Donc, un homme de modeste condition. Au-dessous, un drôle de pompier portant des baskets. Enfin, un paysan, un homme de la campagne, portant marcel et culotte et une basket (l’autre pied est nu). Les cinq hommes ont à peu de choses près la même position des bras. Par contre, la position des jambes varie comme celle de la tête.

Cinq hommes semblent dormir profondément. Cinq personnages ayant de nombreux points communs mais également des différences. La scène donne une impression de quiétude, de bien-être, d’un moment de bonheur. Pourtant, les différences pourraient avoir une signification plus politique. Cinq hommes presque semblables, mais les uns sont au-dessus des autres et tous évoquent les années cinquante (à l’exception du roi, qui est un roi de fantaisie.)

Il serait évidemment hasardeux de risquer une interprétation. J’en propose une quelque peu iconoclaste. Rappelons que cette scène quelque peu surréaliste est peinte sur la devanture de la permanence du parti politique des Républicains. Levalet ne s’est-il pas amusé à représenter sur la façade d’un parti de droite, les inégalités sociales de notre pays? Bien sûr, la superposition des cinq panneaux du rideau de fer nous a inspiré l’image des bat-flancs mais la prégnance de nos images mentales, le choc de la découverte des photographies des camps de la mort nazis est assurément une fausse piste. Pourtant, les vêtements, les chaussures, les coiffures toutes différentes ne peuvent pas ne pas avoir un sens. Dans cette hypothèse, pour que la lecture se fasse au second degré, pour faire accepter par les responsables locaux des Républicains une représentation de notre société politiquement inacceptable sur le rideau de fer de la permanence, il a situé la scène dans une temporalité floue, plutôt dans les années 50 , du moins dans une atmosphère semblable.

Simple fantaisie graphique ? Au vu de la production de Levalet, je pencherais pour une œuvre à deux niveaux de compréhension : fantaisie des portraits allongés de ces hommes pour le premier degré, représentation symbolique des hiérarchies sociales au deuxième degré, s’épargnant une pesante et ennuyeuse analyse sociologique et politique. Levalet évite le pathos et la doxa : il ne donne pas de leçons, il n’assène pas des théories de la lutte des classes. C’est un clin d’œil amusé à qui saura déchiffrer les signes. Une farce pas bien méchante faite aux Républicains qui ont accueilli ses collages et un pied de nez aux tenants du darwinisme social. C’est léger, c’est subtil. Comprends qui peut, « entre les lignes ». Et le paysan, celui qui est tout en bas, n’est pas le moins heureux des autres personnages. Foin du misérabilisme et de la lutte des classes, juste une pochade pleine d’esprit. »

Deuxième épisode: « Va et vient », une collaboration entre Levalet et Hérard.

Octobre 2016, rue Véron. Pour inaugurer l’ouverture de la galerie Joël Knafo, rue Véron[1], le galeriste avait donné carte blanche à Levalet et à Philippe Hérard. L’exposition titrée « Va et vient » a été surprenante et inédite : les deux artistes ont voulu qu’elle ne soit pas l’accrochage traditionnel des œuvres sur les cimaises mais « un fil artistique » tout au long de la rue. Utilisant les murs « en déshérence », les façades de pas-de-porte fermés, les deux larrons en foire ont proposé aux chalands un formidable jeu de l’esprit du type « marabout-bout de ficelle », voire un bel exemple de l’art d’accommoder les restes, ou « Comment, en prenant en compte les hasards et les contraintes d’une rue de Paris, on raconte des histoires drôles et surprenantes ». Banksy [2], donnera une tout autre dimension à son projet « Better out than in », mais nos deux compères ont transformé avec brio une ouverture de galerie et un vernissage d’exposition en un événement artistique ayant une dimension sociale en associant les habitants de la rue à la mise en œuvre de leur projet[3].

Episode 3. «Va et vient», suite (et fin?)

Revenons de la rue Véron, à la rue de Crimée. Les cinq collages de Levalet entre 2015 et aujourd’hui ont subi des temps l’irréparable outrage. Les deux collages inférieurs n’ont pas été dispensés des interventions pleines de délicatesse de jeunes adolescents passionnés par les arts : ils ont complété l’œuvre par l’ajout superfétatoire de zizis en majesté. Ce n’est pas bien méchant certes, mais ce n’était pas l’idée originelle de l’artiste. Ces mêmes espaces rectangulaires, à hauteur d’homme, du volet métallique de la permanence des élus Républicains ont eu quelque difficulté à traverser l’orage de la campagne présidentielle. Après les turpitudes joyeuses d’adolescents acnéiques, des insoumis, que dis-je, des révolutionnaires, voyant se profiler la victoire tenue pour certaine par tous les médias nationaux du leader des Républicains, feu François Fillon, ont collé des affiches incendiaires sur les dits panneaux de fer. Ce fut la goutte qui fit déborder le vase des Républicains de l’arrondissement. Bien que divisés sur tout, ils se mirent d’accord pour recouvrir d’une peinture blanche et virginale les deux panneaux abhorrés. Va pour les zizis, halte à la chienlit!

Et la quintuple fresque fut donc amputée de deux dormeurs ! Les trois dormeurs du haut dominaient du blanc ; pour ainsi dire, rien. L’œuvre de Levalet perdait alors son sens (du moins, le sens que je lui avais prêté en 2015). L’histoire aurait pu s’arrêter là. Que nenni! Rebondissement! Hérard qui passait par là (enfin, peut-être! A moins que nos deux complices aient eu, à propos de la fresque toyée[4], un entretien, allez savoir ?), Hérard, disais-je, a collé un de ses Gugusses sous nos trois dormeurs. Son Gugusse est fidèle à lui-même : allongé, le séant dans le creux d’une bouée, la tête dans une autre, il est comme ses camarades de farniente la tête couverte d’un couvre-chef singulier, une boite de carton. La comparaison entre les dormeurs de Levalet et celui d’Hérard est une source de comique de situation. Un sourire teinté d’une infinie tristesse pour ce Pierrot lunaire, cet idiot du village, cet Ugolin de Manon des Sources de Pagnol, cet enfant de Rustin.

Le va et vient entre Levalet et Philippe Hérard semble se poursuivre. C’est vrai dans une certaine mesure, mais seulement dans une certaine mesure. Cette phrase sibylline et obscure mérite un éclairage. Certes les trois dormeurs de Levalet sont la première proposition plastique et le Gugusse d’Hérard est une « réponse » à cette proposition. Le va et vient d’un point de vue formel est certain. Du point de vue du sens, c’est une autre paire de manches. Rappelons que le support, le rideau de fer, a cinq degrés. Les deux collages du bas ont été détruits ; reste les dormeurs du haut. Or, si on considère les trois restants, le message politique échappe. La symbolique de la hiérarchie sociale est moins claire puisque les échelons inférieurs ont été « gommés ». En l’absence d’une hiérarchie nettement marquée (roi/paysan), nos dormeurs survivants deviennent de paisibles bonshommes faisant un somme au soleil, bien loin du chaos du monde. Le rapprochement des heureux dormeurs avec la permanence d’un parti politique en crise, peut avoir une signification comique voire surréaliste. Les dormeurs deviennent, sans la compagnie des prolétaires, des damnés de la terre, des Gugusses hérardiens. La fresque amputée change de sens, ouvre des possibles, et c’est dans cette ouverture que se glisse Philippe Hérard. Complétée par un quatrième Gugusse, la fresque désormais composée de quatre tableaux, trouve une cohérence nouvelle.

Le va-et-vient est une divine surprise, la conséquence inattendue d’une petite histoire. Une histoire avec différents acteurs : les deux artistes mais aussi des vandales boutonneux et iconoclastes, des révolutionnaires d’opérette, des responsables politiques « sûrs d’eux et dominateurs ». Reste une case de vide ! Le jeu peut continuer (ce billet est une invitation à peine déguisée à M. Philippe Hérard de terminer le boulot commencé avec talent!)


[1]Galerie Joël Knafo Art, 21 et 24 rue Véron. Paris.

[2]Du 1er au 31 octobre 2017, Banksy a investi les quartiers de New York : Manhattan, Brooklyn, le Bronx, le Queens et Staten Island. Chaque jour, ses fans, ses détracteurs, la police et les curieux du monde entier ont pu suivre en temps réel son dialogue avec la rue new-yorkaise sur son site et les réseaux sociaux. Jeu de piste, chasse au trésor, galerie éphémère à ciel ouvert, son marathon artistique, unique en son genre, intitulé "Better Out Than In" (mieux dehors que dedans), a été une succession de surprises, de provocations, d'hommages et de rebondissements. Sans que le Britannique se départisse de son éternel humour (souvent potache), et de sa dérision, sur le monde de l'art comme sur son propre travail. (Le Monde)

[3] Les photographies qui illustrent le projet de Levalet et Hérard ont été prises par l’auteur en juin 2017.

[4] Les « graffeurs » qualifient de « toys » les taggeurs et autres « artistes » qui sciemment recouvrent une œuvre afin de la vandaliser. De « toy », le verbe « toyer » et ses dérivés.

Image: 

Le collage de Levalet sur le rideau de fer de la permanence des Républicains.

Détail de deux dormeurs : le fonctionnaire et le pompier.

La permanence des Républicains, rue de Crimée à Paris.

Détail du projet de Levalet et Hérard, rue Véron.

Détail du fil artistique. Deux collages, l'un de Levalet, l'autre d'Hérard.

Dans le renfoncement d'une porte condamnée, une "réponse" de Levalet à une chaussette d'Hérard accrochée à un fil à linge.

Après le décollage partiel des collages inférieurs, d'autres collages, moins artistiques.

La situation actuelle (provisoire, j'espère!)

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