semaine 38
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Portraits, mission impossible.

Le 23 août 2019

Créer une image de l’autre, tirer son portrait, n’est pas une mince affaire. Une affaire qui raconte le sujet peint et celui qui le peint. Une sombre affaire toujours dont les clés sont cachées, les objectifs occultés par force pour être atteints. A vrai dire, pour dire le fond de ma pensée, le portrait est un art impossible.

Et cela pour plusieurs raisons : la première est qu’il n’est pas facile de « réduire » un visage à une image. Réduire le volume est une gageure que même les Indiens Jivaros n’atteignent qu’en partie, mais ne garder d'un volume qu’une image en deux dimensions est, au mieux, une illusion d’optique. C’est le même problème qu’ont rencontré les navigateurs, géographes et cartographes : représenter sur un plan notre Terre qui est, à peu près, ronde. Aucun bel esprit n’y est parvenu, non pas parce que c’est complexe mais parce que c’est impossible. Et puis, un visage n’est pas qu’une forme géométrique c’est aussi des traits que les émotions, les expressions ne cessent de changer. Bref, représenter sur un espace euclidien un volume dont les formes changent sans cesse est chose approximative. Il faudra faire des choix. Des choix, dirais-je, des deux côtés : du côté du sujet et du côté de l’artiste. L’invention de la photographie et celle du cinéma qui introduisent l’illusion du mouvement ne changent en rien la redoutable aporie du portrait.

Restent des solutions de raccroc : créer une image « consensuelle » entre le modèle et l’artiste (une image qui fait plaisir au sujet et sert à l’artiste à montrer l’étendue de son talent), inventer une image iconique qui participe à une mystification collective (comment expliquer autrement la création ex nihilo des images religieuses – j’ai toujours été frappé des représentations de Jésus de Nazareth, bel homme aux traits torturés bien avant le Golgotha, à la peau claire, à la longue chevelure blonde, homme dont on ne voit pas vieillir les traits et la physionomie-) Les portraits religieux sont édifiants (sic) en ce sens que ce sont aux yeux de tous des « portraits impossibles ». Pas de portraits contemporains de Jésus, de Marie, des apôtres, etc. Certains religieux n’ont pas besoin d’images pour croire, d’autres en créent quelles que soient la vraisemblance historique et les avancées de l’archéologie biblique. Des images « à leur image » !

Ce n’est pas le fait religieux qui explique l’invention des images. Le profane obéit aux mêmes ressorts. Si les exemples sont légion, je n’en donnerai qu’un seul : la création du visage de Frida Kahlo. La création de son image dans la mouvance street art est récente. Au demeurant, je m’interroge sur le nombre de jeunes gens capables de nommer un seul de ses tableaux. Ce n’est pas son œuvre peinte qui explique l’actualité de sa représentation, c’est sa personne. Plus précisément, la liberté dont elle a fait preuve, dans ses choix amoureux, dans sa passion pour Diego Rivera, pour sa résilience, pour sa force de caractère, son engagement politique, sa revendication d’indianité. Ce sont ces attributs qui en ont fait une « figure » de femme du…XXIe siècle ! Ce qui ne rentrait pas dans le cadre a été gommé ; sa jalousie, sa claudication, son corps couvert des cicatrices de ses opérations, son amputation d’une partie de la jambe droite en 1953, sa santé fragile etc. Quant à son visage, ses sourcils touffus se rejoignaient, sa lèvre supérieure était bordée d’une moustache brune ; elle était certainement une de ces femmes dont on dit qu’elles ont du charme !

Le portrait, que j’ai limité volontairement à la représentation du visage, nous amène, chemin faisant, sur de bien curieux rivages. Ceux de l’art et de l’esthétique mais aussi sur des considérations religieuses et sociologiques. Le portrait, image du corps, est un débat fort ancien. Des religions ont banni la représentation de la divinité. Dieu étant inconnaissable, il ne peut être représenté (voire nommé). L’icône pour les chrétiens orthodoxes n’est qu’un médiateur entre l’Homme et son créateur. Elle est pour cela, sacrée. Les images adorées sont des idoles ; adorées par les uns et violemment rejetées par les autres. Bref, l’image sous toutes ses formes, la représentation du sacré, est au cœur des rituels religieux de toutes les religions, d’une manière ou d’une autre.

Somme toute, les choses se simplifient (du moins leur expression). Comme faire un portrait est une « réalité approchée », les artistes peuvent créer une image fruit d’un genre de synthèse entre réalité du sujet, traits marquants du talent du peintre signant sa création, mouvements des arts graphiques, airs du temps etc. Deuxième approche, les artistes s’inscrivent dans un genre référent et tentent avec des succès divers de le pervertir. Les portraits deviennent des portraits qui ne représentent pas le réel ; ils n’en conservent que ce qui les intéresse : quelques lignes, une géométrisation des surfaces et des volumes et inventent à partir d’une forme culturellement connue autre chose que la copie des traits d’un sujet sur un support. Un genre de récup’ ! mais on invente toujours à partir d’autre chose. Une œuvre d’art ne prend sens que par rapport à une histoire des arts.

Etonnant également la création des images iconiques, qui sont souvent des visages. La multitude des images des héros modernes, lentement, se décantent et du multiple se dégage l’unique. Une image et une seule non seulement est censée représenter le héros mais devient le symbole du héros.

John Wayne aura pour l’éternité un chapeau de cow-boy, un foulard noué autour du cou, une chemise à carreaux, un gilet et un pistolet dans la main droite. Le Président De Gaulle, un uniforme de général. Churchill, un long manteau, un nœud papillon, un chapeau melon et un énorme cigare cubain. Ils resteront alors figés dans une représentation canonique. Une manière, parmi d’autres, d’arrêter le temps, de simplifier l’histoire, de construire des repères.

Image: 

Portrait photographique de Frida Kahlo.

Frida Kahlo et Diego Rivera.

Portrait moderne de Frida Kahlo, publicité.

Oeuvre de Anya Mielniczek et MSKA

Autoportrait de Frida Kahlo.

Image moderne de Jésus.

Image moderne de Jésus.

Portrait photographique de Jésus proposé par une église évangélique américaine, 2019.

Portrait de De Gaulle dans sa fonction de président de la République.

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