semaine 50
Portrait de Robert Lemaire
A PA PEUR

AFFRES DE L’ACTEUR, ( pourtant a pa peur)

Le 01 février 2018

Et voilà !!! …les 3 coups sont passés, le rideau se lève dans un grand souffle : ça va commencer ! On est tous là, prèts et fébriles, pourtant on ne transpire pas, le maquillage n’a pas coulé, pas encore, …c’est le  contraire, on grelotte, on tremble, on a le trac !  Cette chose innommable nous assaille et on se répéte dans la tête inlassablement la 1ère réplique à dire après être entré sur scène au début de la pièce, celle que nous avons déjà jouée plus de 100 fois…la première réplique, c’est notre pierre d’acchoppement, notre bête noire, parce que c’est d’elle que va dépendre la suite ! Si on rate la 1ère réplique, on va rater tout le reste, ça va être une salade sans nom, un cafouillage monstre, on va bafouiller, on va avoir des trous et placer honteusement le ou la partenaire dans une situation difficile car il (ou elle), ne peut et ne pourra pas dire sa réplique qui est liée à la précédente, puisqu’elle n’a pas été dite !…panique du comédien!

Quand on est sur le plateau, qu’on est en train de jouer la comédie, on ne réfléchit pas trop sur ce qui va suivre. Les répétitions servent à cela, à établir des points de repère, à produire des automatismes, à refaire toujours les mêmes gestes, à faire les mêmes intonations, à refaire le même jeu d’acteurs, ce qui fait qu’on devient crédible vis-à-vis du public… Si on est sincère, le public croit ce qu’il entend, comprend ce qu’il voit, et donc, croit en nous…Mais quand on a un trou, une perte momentanée de mémoire, on perd cette crédibilité, on revient sur terre, on redevient une personne comme n’importe qui, avec sa petite existence…alors, à ce moment là, croyez-moi, on voudrait être ailleurs, on voudrait sortir, ficher le camp,  quitter cette fichue scène de ce fichu théâtre !...

Mais en fait, c’est l’inverse qu’il faut faire : il faut se réintroduire à l’intérieur de soi !

Alors qu’on a pénétré sur scène par le coté jardin, au 1er plan,  sur cet espace qu’on nomme les planches et qui constitue le plateau d’une scène de théâtre, on doit absolument reprendre ses esprits, retrouver les mots de la parole perdue, trouver une solution à la milliseconde ! Mais hélas, c’est souvent le ou la partenaire qui « enchaine » comme on dit, et qui passe outre notre défection ! Ne croyez pas que ça n’arrive que chez les amateurs, non, c’est le sort de tous les artistes professionnels de la scène théâtrale !!!.....

Et puis voilà que c’est fini, ou presque : on est à l’entracte ! alors pour l’instant c’est fini, …sauf que maintenant, certain théâtre ne font plus d’entracte parce que la pièce ne stipule pas d’entracte…ou que la production estime que la pièce est tellement nulle, qu’ils n’osent pas programmer un entr’acte de peur que les ¾ de la salle ne s’éclipsent pour ne plus revenir !!!  Mais ça, nous les comédiens et comédiennes, on ne le sait pas : on est payé pour jouer jusqu’au bout, alors on reste jusqu’au bout, tant qu’il y a encore un spectateur dans la salle !!! 

Ainsi, à l’entracte, on rentre dans la loge, on boit un coup à la bouteille d’eau, certains boivent un coup de pinard, on souffle un peu, on rigole, on se refait le maquillage qui en a prit un coup, on se regarde dans le miroir et on se demande pourquoi on est là à faire le pitre, à déballer des kms de textes parfois insipides, ou sublimes selon le cas ! On attend la sonnerie de la reprise pour nous avertir que le bar est fermé et que « ça » va recommencer…..

Où est la bel époque où le souffleur attentif dans sa fosse, nous lançait le texte lorsque la mémoire défaillait, que le trou nous plantait bien profond, en long et en large ! Fini tout ça, il n’y a plus de souffleur maintenant, sauf dans certaines troupes amateurs…il se tient assis au premier rang avec sa lampe de poche et sans vergogne, dit la réplique presque à voix haute si le malheureux ou la malheureuse qui joue pour la 1ère fois de sa vie, ne sait plus ce qu’il ou elle doit dire ! Mais chez les pros : plus de souffleur !... tout comme il n’y a plus de rampe d’éclairage à l’extrème avant-scène, (qui n’a existé que par rapport à l’époque où la scène était illuminée par de multiples bougies plantées dans de non-moins multiples chandeliers à l’avant scène)… Maintenant on a des « projos » ! Des « spots », des lentilles « Fresnel », des « poursuites », des « casseroles » et des « douches » !!! On sait le texte « au rasoir » et on « remonte » au fond de la scène, tandis qu’on entre et sort par cour ou jardin et qu’on fait parfois une fausse sortie…Et puis on fait des temps dans le texte, et parfois on a un « tunnel » à réciter, c’est dire une réplique bien trop longue de laquelle on n’en sort jamais indemme…..

Ben oui, les fou-rires, les trous, les erreurs de textes, les bafouillages, les entrées en retard, les musiques qui n’arrivent pas, tous ces ratages sur un plateau de théâtre, tout ce qui arrive aux meilleurs, aux plus grands comme aux plus humbles, aux sans grades et aux sans noms comme les porteurs de torches…! Heureusement, il y a la récompense finale, les saluts, les applaudissements, à moins que ça ne soient les sifflets, les huées et les tomates pourries !!!!! Mais ça, ça n’arrive jamais ! (ou très très très rarement)… il faut vraiment qu’on soit à chier, qu’on soit je m’en foutiste et nul de chez nul !.....Mais c’est ça le théâtre, c’est toute cette longue progression où l’on met les choses en place, où l’on essaie quelque chose comme faire un pas en avant avant de lancer sa réplique… ou bien faut-il lancer sa réplique puis faire un pas en avant ? Non !... pas en avant vers l’autre : en avant vers « l’avant », un peu sur le coté, en cherchant l’éclairage qui, lui devrait arriver pile au moment où l’on bouge le pied…Le pied ? Quel pied ? Je ne vois rien d’ici, dit la régie-lumière ! Alors quel repère te faut-il ? C’est simple : Louis doit compter 1-2 puis bouger…Bon, Ok d’accord, on essaie ! Vas-y Loulou, c’est à toi ! Un-Deux !... Mais non, c’est trop vite… zut bordel de merde, ça ne marche pas ! Faut trouver autre chose, faire autre chose, faire, faire, faire toujours faire…mais quoi …?

Et puis le temps passe sans qu’on s’en rende compte et tout doucement, on entre dans la grande confrérie des anciens combattants : … Ah dis donc, René, tu te souviens en  87, pendant la grande réplique de Raoul au 2ième acte, l’orage qui a éclaté juste au-dessus du théâtre, on ne s’entendait plus…ouais-ouais, …et la fois où tous les plombs ont sautés en même temps ! Quelle panique ! Tous les spectateurs ont allumé leur briquet ! Titchu, quelle ambiance ! … et on a continué à jouer !!!... jusqu’à l’entracte !!!…Moi je me souviens de Roland, en 78, qui avait raté son train et qu’on a du remplacer juste pour le début où il intervenait…c’est même l’habilleuse qui a du prendre la place de l’autre fille puisque en rempaçant Roland par José on devait mettre Louise à la place de Marcelle qui ne pouvait être à deux endroits différents, évidemment !...Oh lalala, quelle époque…Hé oui, on était jeune, on était beau, on sentait bon le sable chaud…c’était le bon temps !

Alors maintenant qu’on est vieux, que la voix tremblote un peu, qu’elle s’éraille, qu’on est vite à bout de souffle, qu’on a des trous un peu trop souvent, alors qu’on a travaillé le texte pendant des heures et qu’on a mal partout, qu’on ne bondit plus comme un cabri, qu’on n’entend plus très bien la réplique de l’autre, on se dit qu’on va laisser la place aux jeunes ! Oui, aux jeunes !... à ces p’tits cons qui connaissent tout, qui savent mieux que personne ce qu’il faut faire, qui n’apprennent jamais leur texte, qui arrivent en retard, qui récitent au lieu d’interpréter, qui ne font jamais deux fois la même chose, qui ne font pas ce que le metteur en scène a dit de faire, qui polémiquent sur la psychologie du personnage, bref qui font chier le monde entier dans l’espoir sans doute qu’un metteur en scène brésilien ou un réalisateur tchèque les remarqueraient lorsqu’ils diront avec componction : Madame est servie !

Ben oui, mon passé de comédien/acteur est revenu en masse…

Maintenant, j’ai ma p’tite laine, mon écharpe, ma casquette pure laine, mes gants fourrés, mes pastilles pour la gorge, l’inhalateur contre les crises d’asthme, le Gsm en cas ou, ma carte d’identité, et celle de la mutuelle et le permis de conduire ma vie comme bon me semble…

Mais, a pa peur…

Image: 

Rôle de Léopold Bloom dans un spectacle intitulé LEOPOLD extrait d'Ulysse de Joyce

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