semaine 39

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Robert Lemaire
A PA PEUR

L'Autre Moi

Le 25 février 2018

Je suis le sosie de quelqu’un, mais de qui ? J’ai cru un certain temps que je ressemblais à mon père ou un de mes frères…L’époque étant à l’ambigüité, je me suis même comparé aux femmes, à certaines femmes, à commencer par ma mère…mais finalement je n’y ai décelé aucune ressemblance, à part les rides ! J’ai cherché aussi des correspondances chez les hommes célèbres mais je n’ai encore trouvé personne… quoique j’aurais aimé ressembler à Delon, le talent en plus…Mieux : à Freud !!! J’imaginais la rencontre :

_Ô mon cher Sigismund, que je suis heureux ! Vous rencontrer est un honneur…Dites-moi, je suis curieux : comment ça se passe au ciel avec Dieu (le père) ?

_Vous pouvez dire Sigmund…Ca se passe très bien, merci…Je me réjouis d’avoir trouvé la façon de régler définitivement mon Œdipe…Ne soyez pas surpris : Je plaisantai !

_Aah, l’humour juif…Si j’osais…tant pis, je me lance : j’aimerais que vous parliez justement de l’Œdipe !

_Hihihi ! C’est bien, il faut oser…Voyez-vous, l’Œdipe, c’est très simple et très compliqué : le petit d’homme (garçon ou fille) au fur et à mesure de sa croissance, n’a qu’une idée (inconsciente) en tête, c’est de prendre la place du père pour s’unir à sa mère…mais le père est un barrage infranchissable, (l’inceste, c’est tabou) !!!...Dès lors, s’il ne se débarrasse pas de cette idée, il sera jusqu’à sa mort, déchiré par ce choix difficile : accepter la loi du père (et donc renoncer à coucher avec sa mère) ou essayer de forcer le passage, combattre le père, et continuer de rêver à l’inaccessible…..

_Mais pour vous ? …ça s’est réglé comment avec Dieu (le père)

_Bof…on s’est tout de suite tutoyé…et depuis lors, ça baigne…

_Oui mais… l’Œdipe ?

_Ahah !!!...ça vous travaille on dirait…Savez-vous que beaucoup d’hommes trainent cette question durant de longues années comme un véritable fardeau…tout en refusant absolument d’être le vivant portrait de leur géniteur

_Comme un sosie ?

_Pas vraiment…ces hommes ne sont jamais satisfaits de leur papa ! Alors ils en inventent d’autres, des héros à qui ils voudraient s’identifier !...sans doute pour mieux les jeter aux orties plus tard !...Ce qui est curieux c’est qu’ils n’acceptent leur père légitime que s’il est amoindri : atteint d’Altzeimer, alcoolique, trafiquant, chômeur…certains d’entre eux, se tournent vers l’homosexualité, ils se découvre un sosie comme vous le suggériez tout à l’heure…mais inconsciemment, c’est toujours l’image du père servi à toutes les sauces, qui est omniprésente…

Ca me travaille m’a dit le grand homme…

Alors j’ai procédé par élimination : j’ai refusé l’éventualité de ressembler à Charles Michel ou à Jan Jambon, à Poutine, à Trump ou à Bachar Al Assad…et ne parlons même pas de Bart ou de Marine…

J’ai éliminé aussi tous ceux qui ont la peau foncée, les yeux bridés, le menton en galoche, le poil roux, la calvitie, le cou de taureau, ceux de plus d’un mètre quatre-vingt et de moins d’un mètre trente. Mais j’ai été pris de remords ! On ne sait jamais avec les gènes, ça peut revenir au bout de trente-sept générations…je pourrais très bien être le sosie en négatif d’un africain négroïde !...Et si on me retourne comme un gant, je suis peut-être le sosie d’un Gengis Khan, d’un M       ao,ou encore d’un Socrate !!! Ou de n’importe qui…peut-être bien de Jésus-Christ ?

Bon je continue à chercher, tout en sachant pertinemment que je ne ressemble qu’à moi-même…et dans mon for intérieur, plane le doux espoir qu’il y a, quelque part, quelqu’un qui découvrira qu’il me ressemble !

Petit homme, reconnais-le : tu ne connais de toi que ton propre reflet, ton image spéculaire, ton double, le duplicata de ta propre apparence.

En vain, tu cries au secours dans l’immensité sidérale, là où aucun mot n’existe pour t’y accrocher.

Mais si tu écoutes attentivement, tu entendras: « j’ai froid, j’ai faim, je suis seul, personne ne m’aime » et tu te demanderas d’où ça provient…

Sache que c’est bien toi qui a prononcé ces mots qui te reviennent dans la figure comme une gifle. Que tu le veuilles ou non !

Tant pis. Inculte et ignorant, tu mourras debout. Tu te tiendras planté sur une terrasse au sommet d’une colline et tu regarderas vers l’est. Dans la clarté encore incertaine de l’aube naissante, tu verras le soleil apparaitre encore une fois, là-bas au loin. Tu le verras s’élever dans l’azur. En attendant qu’il réchauffe ta carcasse, tu te remémoreras les événements qui ont jalonnés ta vie. Tu auras la vision paradisiaque de ta petite enfance, les soins attentifs d’une mère que, bien plus tard, tu accuseras d’être responsable de tes déficiences. Tu reverras ton père, monstre tonitruant et colérique, distribuant des baffes à la volée. Tu revivras à la vitesse d’un millionième de seconde, les relations conflictuelles entre tes frères et sœurs. Mais tu reverras aussi les vacances d’été, à la campagne, et tu auras en bouche, la réminiscence du goût de la mousse du lait écrémé sortant de la centrifugeuse que tu allais chercher à la ferme voisine et qui, mélangée à du sucre, constituait le repas du soir.

Dans l’immédiat, tu fais une fixation sur une date ; le 22 du 2 de l’an 2022 ! Ce jour là, c’est certain, ce sera la dernière seconde, la dernière minute, la dernière heure, le dernier fichu soleil levant dont tu apprécieras une dernière fois la chaleur bienfaisante sur ton corps décrépi…sans parvenir toutefois à le réchauffer. A quoi bon ? Tout le monde le dit : on sait quand on meurt et tu sais que tu mourras dans la journée. Des larmes de rage couleront sur ton visage empruntant les sillons des rides. Tu n’auras même plus de quoi grincer des dents. Tu n’auras même plus la force d’éructer une insulte envers cette farce à mener par tous. Tu mettras toute ton énergie à rester debout, face à l’Orient.

Malgré les nombreuses traces que tu auras laissées, tu sauras (tu le sais déjà), que tu t’es bercé d’illusions. L’Art, que tu as porté au pinacle, que tu as cru lanterne, n’est que vessie. Ensuite, dans un dernier éclair de lucidité, t’apparaitra encore une fois dans toute son horreur, l’inutilité de la présence de l’humanité sur terre. Mais bon, a pa peur…

 

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