semaine 47
Portrait de Robert Lemaire
A PA PEUR

pour faire les courses

Le 12 février 2018

Comme presque tous les jours, ça commence le matin, au petit lever.

Les rideaux fermés ne laissent passer qu’une lumière parcimonieuse qui n’éclaire rien du tout. Oui d’accord, ce n’est plus la noirceur de la nuit, tempérée parfois par la clarté de la lune et des étoiles, non tout ça a disparu. Il y a une pénombre glaciale qui n’incite guère à rejeter les couvertures et à ouvrir les rideaux.

On distingue  les objets habituels légèrement floutés, et presque sans coloration ; tout ça reste indistinct, et même en chaussant les lunettes, lesquelles devraient préciser les contours, on est dans l’ouate, un oreiller sur la bouche, et si on voulait crier, ça serait inaudible, alors on ne crie pas…

Une espèce de malaise plane, inaudible lui aussi, qui pourrait être submergé par le boucan d’enfer des camions de la voirie que laisse passer la fenêtre entr’ouverte. Le malaise, qui se bloque aux triples vitrages, épaissit l’air ambiant. Après, l’érection matinale, a-t-on  eu une prise de conscience ce matin, de ce malaise d’être mal à l’aise, de cette sensation qui s’insinue dans les articulations, passe dans les membres et débouche souvent dans les intestins ?  C’est alors aussi que ça peut remonter,  et que ça revient dans la bouche. Alors on a le goût de quelque chose que l’estomac n’a pas aimé. Ca doit venir de la veille au soir, ou même avant, au petit « quatre heure », quand la tartine au fromage blanc séché ou à la vieille marmelade d’orange du Lidl, n’offrait aux papilles qu’un arrière goùt de moisi. 

Le chauffage dans un sursaut, vient à peine de se mettre en marche. Cet abruti obéit aux ordres thermostatiens d’une ponctualité imbécile alors qu’il fait un froid de canard partout dans la maison.

Le malaise vire à l’inquiétude. Y a-t-il encore assez de carburant dans la cuve ? Les manettes des radiateurs sont-elles sur trois ? A combien est le mazout de chauffage? Et la fenêtre de la chambre du dessus est-elle fermées correctement ?

L’ignorance des réponses renforce l’inquiétude qui passe au niveau 4. Monseigneur Lainternet du Péssé fait sa mijaurée et traine avant de se mettre à fonctionner presque normalement. Mais là aussi les réponses se dissolvent, flottent à la surface d’une soupe d’infos qui ne sent pas la bonne nouvelle. Elle ressemble de plus en plus à une bouillie qui s’épaissit à force d’évaporation. Les précisions s’altèrent, les angles s’arrondissent, les nouvelles s’amollissent, et pour avoir du publiable, on réchauffe une ènième fois. Certes, on peut crocheter dans le tas et parfois, retirer une perle…mais en général, il s’avère que ce n’est qu’un vieux noyau de cerise.

A propos, la plante verte aux larges feuilles grasses, celle qu’on n’arrose presque jamais, a accumulé la poussière sans le vouloir et aimerait bien se secouer le « parenchyme palissadique » pour effectuer une photosynthèse politiquement correcte au moins une fois sur l’année…elle aimerait tant conserver ce teint de cadavre luisant utilisé abondamment dans les films d’horreur.

Bon, faut y aller. Le moteur démarre au ¼ de tour et prend son temps pour atteindre sa température  ad hoc.

Le damar est direct sur la peau, le pull au col roulé viens par dessus, celui aux grosses mailles mi-laines/mi-synthétique couvre le tout, vient ensuite l’écharpe « pura lana », qui tient lieu de filtre aux inquiétants malaises qui cherchent à nous apitoyer en miaulant… la suite, c’est la veste rembourrée, dont la glissière se ferme aux revendications des sans papiers, elle s’enfile sans réfléchir aux bonnes intentions glapissantes qu’on ne prend jamais pour faire les courses au carrefour.

A pa peur, ma vieille, on y va.

 

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