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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Plaisirs d'hiver... pas très variés (mais terminés, y a pu d'saisons)

Pasta par Michel Noirret, le 09 janvier 2018

il doit y avoir trois ans la dernière fois que j’y suis allé. J’y suis retourné pour voir si la culture populaire, au bord du gouffre, avait fait un pas en avant.

Non.

C’est stationnaire. Le gouffre tient bon. 

Une foule dense et nonchalante de femmes, d’enfants, d’hommes, tout frais ou bien mûrs, voire blets, mais généralement guillerets, va et vient, à loisir, entre « La Saucisse géante » « Madame Boudin » et autres fabricants des denrées indispensables à la reconstitution du Bruxellois proche du collapsus.

Le peuple de la capitale souffre de famine quasi toute l’année, ce qui explique cette ruée sur les nourritures, souvent pas des plus ragoûtantes, exposées à cet appétit déchainé. C’est tragique ! Et on ne nous dit rien,

Mais on comprend ainsi pourquoi entre Nouillel et Nouillélan, grâce à d’avisés commerçants, à l’exemplaire longanimité (c’est indispensable, car le peuple n’est pas toujours un modèle d’urbanité, mais le chiffre d’affaires est à ce prix) le peuple se jette sur la nourriture tellement absente.

La bouche grande ouverte de l’affamé, pleine de mayonnaise, de frites, de gaufres, de barbe à papa, de choucroute, de cervelas et autres comestibles indéterminés, tout ça en même temps si ça se trouve, est mastiqué, mâché, écrasé, concassé, meulé, puis absorbé, avalé, dégluti avec une conviction jubilatoire, même si ça déborde un peu sur l’anorak.

Toute cette ambroisie est proposée à la voracité populaire dans de riantes cabanes en bois rigoureusement formatées et alignées par Ladreministration bruxelloise.

Ainsi, de la Place Sainte-Catherine au bout du Quai du bois à brûler, aller-retour, puis le contraire et encore une fois si nécessaire pour goûter une ultime tranche de Jambon du Cochon, un ’tit bout de Pita du Python, un rogaton de Reblochon du Polochon, le peuple bruxellois se met à jour, et au-delà, en graillons divers.

Dame ! il lui faudra attendre encore quelques mois, jusqu’à « Bruxelles les bains », pour accéder à une nouvelle pitance roborative et civilisationnelle.

Toutefois, s’agissant d’une manifestation qui se veut culturelle, ce n’est pas à la seule satisfaction de son tube digestif que le populaire est convié.

Entre les édicules dédiés à la gastronomie, au toit suavement décoré d’une épaisse couche d’un produit à la blancheur de neige, comme il en tombait autrefois à Nouillel, se glisse l’un ou l’autre étal d’artisanat local, fruit du travail traditionnel et immémorial d’habiles artisans chinois.

C’est d’une grande beauté, d’un goût et d’une imagination exquises. (Oui, comme le féminin dominait et que le dernier nom était le plus près de l’adjectif, j’ai accordé exprès exquise à imagination et beauté. Je suis follement inclusif).

Évidemment, il y a toujours des mécontents, notamment les voisins, insensibles, voire hostiles à ces plaisirs simples.

On n’imaginerait pas qu’il y ait une vraie population sédentaire alentour de ces lieux exclusivement réservés au passage. Mais si, il y a ! Manifestement bien nourrie et déjà bien pourvue en bibelots divers, elle ne se rend quasiment jamais, ou avec réticence, dans cette gargote à ciel ouvert.

Ces atrabilaires vont disant qu’on pourrait tout de même faire plus intelligent, plus créatif, plus respectueux de l’esprit humain, en laissant généreusement le champ libre à toutes sortes de compagnies de théâtre faméliques, de musiciens désargentés, de circassiens sans le sou, d’artistes, pour parler simplement, qui, pour trois sous, s’ingénieraient à ce que les plaisirs montent un peu au-dessus du ventre et du porte-monnaie.

L’inconvénient est que ces histrions, prétentieux, exigent d’être payés, même trois sous, pour s’amuser. En plus ! ça se voit bien quand ils jouent. Ils ont beau dire que c’est du boulot, on n’est pas dupe.

Manquerait plus qu’on leur donne les sous du contribuable, rien que pour s’amuser, alors qu’on peut faire rentrer de la tune en taxant les vendeurs de roudoudous.

Ces voisins grognons n’ont aucun sens des réalités citoyennes. Des idéologues, gauchisto-bobos, des intellos, voilà tout. La pire engeance qui soit. Être taxé d’intello est de nouveau une grave injure, bien méritée, comme au bon vieux temps des années 40. Croyez-moi ! Ce sont ceux-là qui ont fait abolir la peine de mort, et avant encore pire ! interdire les exécutions publiques qui remportaient pourtant un grand succès populaire ! Privé ainsi d’une salutaire leçon de respect envers les institutions, le peuple se laisse aller !

Il faut le gaver de télévision, de réseaux sociaux, de marketing, de com. pour qu’il oriente son existence vers la dépense, même modeste, plutôt que la réflexion, la découverte, la curiosité et toutes ces sortes de choses parfaitement inutiles. Que d’efforts doivent déployer nos bienveillantes autorités pour agiter le peuple avant de s’en servir !

Et il n’est même pas certain que la manière soit toujours adéquate. Par exemple, lors de ma dernière visite j’ai pu constater que sous la pression des riverains dont il est question ci-dessus on avait fait installer des toilettes publiques, entretenues, alors que dans les premières éditions des Plaisirs d’hiver on urinait et déféquait au petit bonheur la panse.

Le croiriez-vous ? Le peuple accepte volontiers des toilettes propres, signe indiscutable d’une gentrification rampante. Elle finira un jour par nous priver de peuple authentique, viril, indifférent au confort. Qui ferons-nous alors bénéficier de notre humanisme ? De notre cœur charitable ? De qui nous réclamerons-nous dans nos carrières politiques ?

Fort heureusement, les griefs de ces mauvais coucheurs ne tiennent pas devant une observation attentive : le peuple a tout loisir de s’élever aux Plaisirs d’hiver : il y a la grande roue !

 

Que le monstre en spaghetti volant vous touche de son appendice nouilleux.

Ramen.

Michel Noirret

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