semaine 12
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« C’est moins grave que si c’était pire »

Le 02 janvier 2019

Lundi 24 décembre

 Ce soir, il est possible que Matteo Salvini, le ministre italien de l’Intérieur, fête Noël, comme tout le monde… En cette nuit où l’on pense aux plus déshérités, il aura peut-être un remords d’avoir décrété que les ports seraient fermés pour l’accueil d’une embarcation contenant 311 migrants dont des femmes enceintes. Mais en beau salaud, ce remords, il le gardera pour lui, d’autant plus que le Premier ministre espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, a pris une position exactement opposée à la sienne.

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 La citation qui s’impose aujourd’hui, veille de Noël : « C’est moins grave que si c’était pire. » On la doit à Frédéric Dard.

Mardi 25 décembre

  Il ne s’est rien passé de transcendant hier soir : une réplique du tsunami a encore causé la mort de quelques centaines d’Indonésiens, Brigitte Macron s’est baladée sur le marché de Noël des Tuileries avec ses petits enfants, et le pape a dit qu’il ne fallait pas être égoïste et qu’il fallait aider les pauvres. Bref, la routine…

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 La projection est terminée. Tandis que les lumières apparaissent doucettement et que le générique de fin défile, les trois quarts de la salle s’en vont, comme pour fuir la malédiction, ne pas voir, ne plus voir. Oublier ce qu’on a vu. Pendant la séance, plusieurs personnes étaient d’ailleurs déjà parties. La lenteur de la narration les avait sans doute rendues lasses, dérangées par la lourdeur de l’histoire. Ce n’est pas récréatif d’être confronté à la misère humaine, même le jour de Noël. Á présent l’écran est redevenu blanc, la salle est totalement éclairée. Ce qui semblait appartenir à la générosité n’était qu’un leurre. La criminalité trouble les bons sentiments et bouscule la compassion du spectateur. Un quart du public reste assis, pétrifié par les deux heures qu’il vient d’encaisser. Ce fut probablement ce qui se passa au palais des Festivals, en mai, à Cannes, et ce n’est pas un hasard si Une affaire de famille de Hirokazu Kore-eda reçut la palme d’or. C’est tout à l’honneur de ce festival de maintenir sa réputation en primant des films à caractère politique ou à dimension sociale perturbante. On ne sort pas indemne de la vision de cette projection et c’est très bien ainsi.

Mercredi 26 décembre

 Á Kasserine (Tunisie), un jeune journaliste s’est immolé par le feu pour protester contre le marasme économique dans lequel se trouve son pays. Depuis ce drame, la jeunesse est dans la rue. C’est une protestation de désespoir mais quand un pouvoir ne comprend pas le désespoir, il est voué à disparaître tôt ou tard.

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 Les élections congolaises sont reportées en mars dans certaines « zones à risque ». Ce communiqué aussi imprécis que bancal est surtout, cette fois-ci, très inquiétant.

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 Les rétrospectives de l’année défilent de chaîne en chaîne. Colère, populisme, rejet de la démocratie représentative dominent les parcours. On présente ce paysage comme si tout allait reprendre à zéro dans six jours sans que le passé immédiat n’influence l’avenir en pesant sur le présent. L’Histoire est peut-être un éternel recommencement mais le recommencement est aussi une éternelle histoire. On vient de constater le gouffre qui existe désormais entre le christianisme et le Christ comme on découvrit autrefois que le marxisme et ses déviances étaient étrangers à Marx et naguère que le gaullisme s’éloignait aussi du général de Gaulle. Dans quelques jours, on pourra (déjà) mesurer la distance qui s’élargit entre le macronisme et Macron. Et là, ce qui est plus inquiétant, c’est que la déviance s’accomplit du vivant de la référence, pire : durant son exercice du pouvoir.

Jeudi 27 décembre

 Le parti Démocrate étatsunien a progressé lors des dernières élections. Il est redevenu majoritaire à la Chambre des représentants mais il n’a pas réussi à s’imposer au Sénat, laissé aux mains des Républicains. De nouvelles têtes ont été élues, notamment des jeunes femmes très dynamiques, mais pour l’heure, aucune d’entre elles ne dépasse du lot. Le sénateur du Vermont Bernie Sanders continue d’apparaître comme un chef de file. Il est âgé de 77 ans et représente une tendance de gauche trop affirmée pour jouer un rôle plus prégnant dans son pays. L’année qui vient est pourtant celle de la préparation. Nul doute que Trump pense à sa réélection en 2020. Et si Barack Obama reprenait du service ? Qu’il ait beaucoup ferraillé cet automne en soutien aux candidats prometteurs de son parti, fort bien. Qu’il continue à se mobiliser, se coiffant même d’un bonnet de Père Noël pour offrir des présents aux plus démunis et qu’il convoque les médias dans son itinéraire philanthropique peut éveiller des intentions. Il n’a que 57 ans. Sa femme, Michelle, a battu tous les records de vente avec son livre à tel point que la presse lui décelait, à l’instar des Clinton, une candidature à la Maison-Blanche. Elle a aussitôt fermement démenti. Son livre s’intitule Devenir

Vendredi 28 décembre

 Il n’y a pas que le pape François qui plagie Newton. De multiples grandes voix demandent, supplient que l’on construise des ponts plutôt que des murs. Certains organismes comme Amnesty International en font même leur phrase d’identification. Bien sûr, car le phénomène migratoire ne s’arrêtera pas. Il va non seulement continuer mais il va même s’amplifier, tout simplement parce que l’Histoire l’a toujours produit et illustré, le plus souvent par des guerres, mais aussi par des mutations économiques ou des épidémies. Que l’on ferme ou non les frontières, il en sera encore ainsi. D’ailleurs, réfléchissons un instant : l’auteur de cette belle formule, il faut construire des ponts plutôt que des murs, est donc Isaac Newton. S’il l’a créée, c’est qu’il en ressentit le besoin, c’est que l’actualité, sa vision du monde, son observation de la société de son temps l’incitaient à exprimer cet heureux précepte. Notons donc : Isaac Newton 1643 – 1727.

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 Á Séville, la droite conservatrice et la droite libérale se sont alliées à Vox, le parti d’extrême droite qui réalisa une entrée fracassante au Parlement, afin d’écarter les socialistes de la présidence. L’Andalousie, selon les observateurs, préfigure ce qui pourrait se passer au Parlement européen. Mais là, pour qu’il en soit ainsi, il faudrait l’accord d’Angela Merkel et celui de Guy Verhofstadt. Sans compter celui d’Emmanuel Macron… Quand le possible rejoint l’improbable, le raisonnable est en perdition.

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 D’Olivier Abel, philosophe, professeur de philosophie et d’éthique à la Faculté de théologie protestante de Montpellier : « On a très peur de l’islam, mais les grandes migrations qui se préparent nous viendront d’Afrique, un continent protestant. Kinshasa est la plus grande ville francophone protestante du monde. »

Samedi 29 décembre

 En République démocratique du Congo, des bureaux de vote ouvriront bien leurs portes demain. C’est tout ce que l’on pourra retirer de positif dans cette organisation. Pour le reste, on n’aura qu’un simulacre d’élections. Il faut donc s’attendre à des contestations, des accusations de fraude, des répressions, et probablement des soulèvements urbains. Pour le moins...

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 Relater la vie aventureuse de l’intrépide bagarreur François Vidocq, célèbre bagnard qui devint le chef de la Sûreté à la préfecture de Paris, c’est inévitablement donner à voir des escarmouches, des embuscades, des cadavres dans les rues pas très sûres du 19e siècle, c’est proposer une plongée dans les retraites sombres, caves et autres sous-sols des truands. Mais Jean-François Richet en abuse, il en fait trop dans ce registre-là, et son film L’Empereur de Paris fatigue le spectateur lassé de la violence qui rythme toutes les scènes. C’est dommage car Vincent Cassel incarne parfaitement le personnage, Patrick Chesnais le seconde bien, et Fabrice Luchini, dans le rôle de l’ineffable Joseph Fouché, gagnerait à occuper plus de place.

Dimanche 30 décembre

 Confusions et erreurs marquent un scrutin pris très au sérieux par les Congolais, conscients de leur rôle de citoyen. C’est sans doute la raison pour laquelle on décelait moins de violence qu’envisagé. Tandis que les bureaux de vote restaient ouverts plus tard que prévu afin de permettre la disparition des files d’attente, à 21 heures, il n’y avait « que » quatre morts à déplorer.

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 Brigitte et Emmanuel auraient pu rester à Paris, aller à Brégançon se reposer, ou à la Lanterne. Non, ils se montrent sur la place des Lices de Saint-Tropez… Certes, il n’y a là rien de suspect ni de condamnable, mais était-ce bien le moment d’insister sur leurs fréquentations dans la high society ? Si le besoin d’air maritime les taraudait, un retour à Honfleur aurait paru plus convenable. Chirac à la terrasse de Sénéquier, ce n’était pas la même image, d’autant plus qu’il était retraité, en vacances…

Lundi 31 décembre

 « L’année 2018 sera celle de la cohésion de la Nation. Nous nous sommes trop souvent divisés (…) » Ainsi s’exprimait le président Macron dans ses vœux télévisés il y a juste un an. Entretemps, il a eu l’occasion d’apprendre les risques du métier, de comprendre – on l’espère – qu’aucune arrogance n’est possible, même lorsque l’on tient son autorité d’une bonne dose de suffrage universel. Ce soir, c’est Y’en aura pour tout l’monde ! Debout, dans le même décor que l’an dernier (devant le tableau Fraternité), il s’exprime pendant 16 minutes, une de moins que l’an passé, mais en un texte plus dense car le débit est plus rapide et le survol des réussites, des échecs et des multiples fonctions de citoyenneté plus varié. Très volontaire, très déterminé, le président s’approprie les « déchirements » de son peuple, disserte sur « les leçons de 2018 » et décline « les nouvelles réponses ». Il formera en fin de propos trois vœux qu’il développera et illustrera : l’un de vérité, un deuxième de dignité, un autre enfin d’espoir. Un peu lyrique et théâtral, il s’acheminera vers son Vive la République ! et Vive la France ! final après une sorte de temps d’arrêt solennel. Bon. Il savait qu’il jouait gros, il a bien appris les signes de l’actualité récente. Il réussit une prestation responsable et engagée. Reste à marier les actes aux paroles. Il faudra aussi revoir son texte en le lisant car certaines phrases passées, à l’écoute, presque inaperçues, risquent de se transformer en boomerang. Celle-ci par exemple : « Le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin. » Oui, il y en avait vraiment pour tout le monde…

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 On parle beaucoup de fraudes, de tricheries, de malversations, etc. dans les opérations de dépouillement au Congo. L’Église catholique, souvent impliquée à bon escient dans la gestion publique, a relevé plutôt « des anomalies ». Oh ! La belle formule raffinée pour dire la même chose ! Jusqu’ici tout va bien ; l’exercice démocratique provoque des attitudes consciencieuses de la part des assesseurs et autres témoins. C’est un acquis. La RDC ne pourra désormais plus ignorer le processus électoral dans son système politique, quel que soit sa nature et l’identité de son président. Mais gare à la proclamation du résultat final et à la manière avec laquelle l’heureux élu aura remporté la compétition !

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 On peut « être sur son 31 » sept fois par an. La source de cette expression reste mystérieuse. Elle concerne tantôt les Italiens, tantôt les Prussiens, tantôt les jésuites. De plus en plus de tenues affriolantes sont louées pour des soirées festives, avec bien entendu un pic aux réveillons. Un éclat vestimentaire qui n’appartient pas aux dandys ne présente guère d’intérêt.

 

Image: 
Les vœux d'Emmanuel Macron aux Français. Photo© RTL

Commentaires

Portrait de Claude Javeau
Bien vu, comme d'hab. On en redemande. Il y a du Lucchjini dans Macron, à moins que ce ne soit l'inverse.

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