semaine 39

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

Ce fascisme qui menace l’Europe

Le 03 septembre 2018

Vendredi 24 août

 Á boire et à manger. En 1910, la France comptait un demi-million de bistrots. En 1960, plus ou moins 200.000 ; en 1970, plus ou moins 100.000. En 2015, on en recensait 36.176 et en 2016, 34.669. Ceux-ci se répartissaient sur 10.619 communes ce qui revient à constater que de nos jours, plus de 26.000 communes françaises ne possèdent plus le moindre café, lieu de convivialité par excellence. Dans le monde, il y a un peu plus de 37.000 Mc Do. Il y en a par exemple un qui ne désemplit pas à deux hectomètres de la Place Rouge à Moscou. La France comptait 1226 Mc Do en 2011. En 2016, il y en avait 1419… To drink and to eat.

Samedi 25 août

 Au cours de ces deux mois d’été, David Abiker a dialogué sur Europe 1, de 9 à 10 heures, tous les samedis, avec le paléontologue Yves Coppens (84 ans). L’histoire de l’aventure humaine égaya les petits déjeuners. Ce merveilleux optimiste parcourait les millénaires en paroles sages et l’auditeur se sentait porté par une confiance en l’avenir grâce au génie de l’homme surmontant les obstacles et découvrant, étape par étape, de nouveaux objets, de nouveaux instruments qui lui permettaient d’assurer le progrès d’une génération vers la suivante. Rien ne semblait contrarier le scientifique chevronné. Le clonage ? « Pourquoi pas cloner le mammouth si l’on peut ? » « Tout a toujours changé, ce qui est réalisable a toujours été réalisé ; l’important est de maîtriser la création »… La peur de l’avenir ? « Elle devait déjà exister il y a 30.000 ans… » En modestie et en sagesse, Coppens reconnaît dans ses recherches quelques chicanes tenaces résultant de mystères qui le tarauderont jusqu’à la mort : Carnac, un menhir de 20 mètres de haut qui pèse 30 tonnes… Mais encore ?...  Non, il ne sera pas question de Dieu, c’est un autre problème, pas du ressort du paléontologue ça…

                                                         *

 La commission électorale congolaise juge « irrecevable » la candidature de Jean-Pierre Bemba à la présidence de la République. Voici une décision qui pourrait mettre le feu aux poudres. C’est peut-être ce que recherchent le président Kabila et sa garde rapprochée.

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 Adults only. Une précaution pitoyable qui révèle une société refoulant son propre avenir. Dans plusieurs capitales européennes, Berlin en tête, des hôtels et restaurants affichent cette pancarte, considérant que les enfants risquent de troubler l’ambiance. Vieux réflexe de rejet sans doute. Subtile variante : jusqu’à présent, la tranche d’âge est préférée à l’appartenance ethnique.

Dimanche 26 août

 26 août 1789. Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen.

                        Art. 1er. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

10 décembre 1948. Déclaration universelle des droits de l’Homme.

                         Art. 1er. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

1948 a oublié le Citoyen de 1789. Oublié aussi le « demeurent » à l’article premier.

 La Déclaration de 1789 a été rédigée par les Représentants du peuple français. Celle de 1948 par un comité de rédaction que présida Eleanor Roosevelt, la veuve du président des Etats-Unis, celui-là même qui voulait faire de Charles de Gaulle le gouverneur de Madagascar. Pour ce qui concerne « l’esprit de fraternité », faire semblant de ne pas l’avoir lu, au risque de se pâmer dans un grand éclat de rire.   

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 La plus belle réussite en matière d’éditions au cours de la deuxième moitié du XXe siècle fut la création d’Actes-Sud qu’Hubert Nyssen conduisit à la renommée en révélant de remarquables écrivains loin de la place parisienne. Il ne faudrait pas que sa fille, Françoise, qui reprit fort bien le flambeau, griffe cette superbe notoriété en laissant un mauvais souvenir de son passage à la rue de Valois. Ministre de la Culture, c’est un autre métier. Elle est occupée, à son corps défendant, à montrer au président Macron que le recours à la société civile a ses limites.

                                                           *

 Dans son roman La Librairie (éd. Stock, 1994) Pénélope Fitzgerald affirmait que le monde était partagé « entre exterminateurs et exterminés ». C’est sans doute exagéré. Nous dirons « bons et mauvais » en étant déjà conscients que cette bipolarité est trop simpliste. Mais en voyant le film éponyme qu’Isabelle Coixet en tira, on comprend mieux la formule, entièrement illustrée par une sourde conjuration quasiment spontanée d’une communauté villageoise à l’endroit d’une jeune dame passionnée de livres, dont le seul crime est de vouloir coûte que coûte ouvrir une librairie. Cité dans les grands rendez-vous des trophées cinématographiques, ce film connut des critiques très contradictoires. Il est vrai que certaines scènes sont convenues. Mais la dernière minute de l’histoire lui confère un impact mémoriel qui dégage une morale sur la médiocrité des querelles de voisinage et, au passage, un salut à la compagnie des livres, ce qui est toujours bon à prendre.

Lundi 27 août

 L’Église catholique italienne commence à s’occuper des migrants, laissés malades sur leur bateau. Elle les accueille en Sicile tandis que la Justice italienne commence, elle, à s’intéresser à Matteo Salvini, ce ministre de l’Intérieur d’extrême droite pour qui la personne humaine n’est pas nécessairement secourable. « Quand je pense à la Sicile, qui est elle-même un pays de vrais fantômes, où les conquérants seuls ont laissé quelques traces, je me dis que je suis dans un cercle d’étrangetés dont on ne sort jamais. » (Lettre de Nicolas de Staël à René Char, novembre 1953)

                                                           *

 Le Festival de l’Été mosan s’est achevé hier avec succès dans la collégiale Notre-Dame Saint-Perpète de Dinant grâce au talent des jeunes musiciennes et musiciens de l’Orchestre de Chambre de Liège. Après les sarabandes, gavotte et rigaudon, ils firent connaître les virevoltes surprenantes de Jean Françaix (1912 – 1997). Ce haut monument néo-gothique à la façade noire de saleté ne leur a pourtant pas rendu la tâche aisée avec une piètre acoustique faiblarde. La pauvre collégiale a des excuses : victime de l’effondrement d’un pan de rocher en 1227, incendiée lors du sac des Ducs de Bourgogne en 1466, bombardée en 1914, elle a été maintes fois restaurée. D’excuses, les organisateurs dévoués du Festival  au n’en ont hélas point. Si l’amateurisme a ses charmes, ses faiblesses érodent souvent ses desseins.

Mardi 28 août

 Le peuple italien a souvent, au XXe siècle, fourni des bataillons d’émigrés aux pays hospitaliers ou en recherche de main-d’œuvre. Ce fut pour fuir le régime de Mussolini en France (la famille Livi avec Ivo qui deviendra Montand) ; pour travailler dans les mines du Nord de la France ou en Wallonie (la famille Adamo, la famille Di Rupo…) ; pour tenter de relever le défi de l’American way of life (les De Niro, les Pachino, les Di Caprio, mais aussi les Capone…). Aujourd’hui, le peuple italien est le plus xénophobe. Il applique à merveille la sourde consigne tartuffarde propre aux fascistes : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais. Et c’est ainsi que le régime démocratique se ronge de l’intérieur. Les suffrages de ce pays fondateur de l’Union européenne pèseront lourd dans la composition du futur parlement européen, au printemps prochain.

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 La voix du pape dérape. Cette phrase pourrait donner naissance à une chanson du type J’ai la rate qui s’dilate… Ce sont les homosexuels qui s’en disent heurtés. Bah ! François aura bientôt 82 ans. Il rentre d’Irlande où il dut à nouveau affronter le triste dossier de la pédophilie mettant là-bas l’Église catholique carrément au ban de la société tant le venin s’est répandu. Il ne faut pas trop lui en vouloir, être un brin compréhensif, mais sur les réseaux sociaux (ah ! la vilaine expression !...), les accusateurs s’en donnent à cœur joie… Surtout que dans ce champ de la dénonciation, l’identité n’a pas besoin d’être déclinée…

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 Pour élaborer son budget 2019, les prévisions devenant moins favorables, Édouard Philippe et Emmanuel Macron vont encore rogner dans les prestations sociales. Et au sein de celles-ci, ils vont de nouveau s’attaquer aux pensions de retraites. Mais qu’est-ce qu’ils leur ont donc fait, les vieux, à ces deux-là ?

Mercredi 29 août

 Les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran provoquent tant de handicaps économiques et sociaux que le président Hassan Rohani a été sommé de s’expliquer devant le parlement de Téhéran. Ses explications n’ont pas satisfait. Le pays vire doucement vers une crise de régime qui pourrait ramener l’extrême droite au pouvoir.

 Viktor Orban rend visite à Matteo Salvini à Milan. Il déclare que le ministre italien de l’Intérieur est son « héros » tandis qu’Emmanuel Macron est son « ennemi ».

 Une manifestation violente de néo-nazis s’est déroulée à Chemnitz (anciennement Karl-Marx-Stadt, du temps de l’Allemagne de l’est). Non seulement ces fous de la haine ne se cachent plus pour pratiquer le salut hitlérien, mais ils sont de plus en plus nombreux et, fait gravissime, semblent bénéficier du soutien des forces de police.

 Quelques faits à verser au dossier Ce fascisme qui vient, chaque jour un peu plus volumineux.

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 Ministre d’État, ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot a décidé hier de quitter le gouvernement et tous les commentaires de presse sont concentrés sur ce geste soudain mais prévisible. Lorsqu’il est question d’évaluer le bilan de son action, l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes n’est que très peu évoqué. C’est pourtant ce dossier-là qui l’avait motivé. En secret, Macron lui avait promis d’abandonner le projet, ce qui avait déterminé Hulot à la suivre. Le plus étonnant, dans le geste de la star écolo, c’est la manière avec laquelle il démissionna : il en fit part en direct à Nicolas Demorand et Léa Salamé un peu avant 8 heures au cours de la matinale de France inter, sans avoir prévenu au préalable le président de la République ou le Premier ministre. Pas même sa femme. Le 30 juillet dernier, sur Europe 1, on annonçait la parution prochaine d’un livre de Jean-Luc Bennahmias dans lequel on trouverait de nombreux entretiens consacrés à Nicolas Hulot (Les Paradoxes de Monsieur Hulot, éditions de L’Archipel). Parmi ceux-ci, un propos de François Hollande : « Il n’y a que lui qui l’intéresse […] Il partira de toute façon. Peut-être qu’il partira tard, mais il sait que c’est un contrat à durée déterminée. » Bien vu. La parution de ce livre était annoncée pour le 29 août. On y est.

Jeudi 30 août

 Marcel Gauchet énonce clairement la transmutation des problèmes : « la question migratoire supplante la question sociale ». Avec celle du climat, ce sera le sujet principal de la campagne pour les élections européennes du printemps prochain. Il est temps que l’Union manifeste une cohésion en ce domaine, ou ce sera sa perte. Le défi est vital. La question sociale restait l’apanage de la gauche. Celle-ci n’est nulle part sur la question migratoire. L’extrême droite exploite le bon sens en utilisant l’information rapide que les médias distillent. Ainsi, en creusant, on s’aperçoit que l’Italie est loin d’être débordée par un flux migratoire. C’est elle qui accueille le plus de migrants - ce qui apparaît logique et normal dès qu’on se penche sur une carte de géographie - mais ceux-ci ne font que la traverser, ils ne s’y installent pas. Son populiste ministre de l’Intérieur Matteo Salvini se sert habilement des images pour crier à la catastrophe et laisse épancher son anti-européanisme en sachant parfaitement que sans l’Union européenne, l’Italie serait bien plus pauvre et moins prospère. L’Italie n’est pas un pays d’accueil pour les migrants, ce n’est qu’un pays de transit.

Vendredi 31 août

 La Commission européenne est en ébullition. Les conseillers s’activent. Les dactylos font crépiter les claviers. Il n’y a plus une seule photocopieuse disponible. Des notes sont réclamées sur les nombreuses études qui ont été commandées. Il ne s’agit pas de manquer le rendez-vous de l’Histoire ; il faut éviter à tout prix un désenchantement susceptible de provoquer un soulèvement populaire. Tout est bien pensé, réfléchi, évalué avant que le communiqué ne tombe sur les télescripteurs des agences de presse. Le choix, qui n’évite pas l’embarras, concerne un demi-milliard de citoyens. Le suspense devient intenable.  La décision devrait être prise et révélée avant la fin du mois, donc aujourd’hui. La réponse à la question cruciale est imminente : va-t-on maintenir le changement d’heure ?

                                                           *

 La liste des batailles navales que se sont livrées la France et l’Angleterre depuis le Moyen Âge  consiste en une litanie surnuméraire : Arnemuiden, L’Écluse, Brest (tant de fois !...), Boulogne, Malaga, Négapatam, Trafalgar (évidemment…) , etc. Statistiquement, il n’y a pas de raison que la série s’interrompe. Les bateaux de pêche assurent la pérennité. L’objet des affrontements est un gisement de coquilles Saint-Jacques. Pour peu que s’en mêle la mairie de Compostelle, on risque de voir la flotte espagnole entrer dans la danse, comme au bon vieux temps des flots bleus qui devenaient rouges tout autour des rivages européens.

Image: 
Le visage noir de l’Italie illustré par Matteo Salvini lors d’un meeting réunissant l’extrême-droite anti-immigration. Photo © Youtube

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