semaine 25
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

« Deadline » est bien anglais…

Le 17 mars 2019

Samedi 9 mars

 Le Lambeau, de Philippe Lançon (suite). Si l’on s’accorde sur le fait que ce n’est pas un roman, ce livre est toutefois écrit comme si c’en était un. L’auteur entre même un peu dans la fiction lorsqu’il note, sur la garde blanche, après la page de titre : Certains prénoms ont été changés, le moins possible. Si le lecteur ignorait ce qui s’est passé au siège de Charlie à Paris le 7 janvier 2015, il pourrait plonger dans cette narration comme dans une histoire virtuelle. Ce n’est pas un roman, mais c’est un livre qui emporte, balisé de page en page grâce à des allusions multiples et variées, où jaillit parfois un éclat. Les Américains : « … qui n’aiment guère les labyrinthes critiques de l’intériorité, restent rarement compatissants au-delà d’une surface délimitée par leurs intérêts, le cœur est gros comme ça mais jamais loin du portefeuille… » Ecrire : « est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre. » La Littérature : « cet increvable carrosse, fait voyager parmi des désirs intimes qui résistent aux caresses dirigées. » Et quand Lançon retourne dans le Nivernais, chez ses vieux parents, dans le village de son enfance, l’une de ses toutes premières sorties tandis qu’il habite toujours l’hôpital, l’actualité d’hier rencontre celle d’aujourd’hui pour dessiner l’autre qui viendra demain : « … Sur le portail d’une maison où j’allais jouer enfant sous l’auvent, il y avait encore l’écriteau : Je suis Charlie. Ce que je voyais, dans mon village, comme dans le service hospitalier qui m’avait reconduit vers la vie, c’étaient tout simplement des femmes et des hommes de bonne volonté. Ils savent et sentent – du moins m’a-t-il semblé – qu’ils ne veulent pas d’une société où le sommeil de la raison engendre des monstres semblables à ceux du 7 janvier. Savent-ils ce qu’ils veulent ? Employons, au conditionnel, un mot de Rousseau : ils voudraient, sans doute, un contrat social efficace, équitable et civilisé. Mais s’il y a une majorité de gens pour le signer, il n’y a plus personne en France pour l’écrire et le mettre en œuvre. » Philippe Lançon, écrivain, journaliste, critique d’art, a écrit un grand livre. Evidemment, il disposait d’un sujet exceptionnel. Rien ne dit pourtant qu’un prochain ouvrage ne confirmera pas son talent de narrateur aux dérivations expressives et pittoresques.

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 Jean-Pierre Chevènement réunit ses amis afin de célébrer son 80e anniversaire. Comme dit Régis Debray : « La génération Gutenberg est sur le départ. »

Dimanche 10 mars

 On n’avait jamais vu hier autant de manifestants au sein des principales villes algériennes. Le chiffre d’un million de personnes est cité rien que pour Alger. Ce serait 3 millions pour l’ensemble du pays. Le fait nouveau, outre l’affluence grandissante, est l’apparition de la violence. Un musée saccagé, une école détruite, une centaine de policiers blessés. Aujourd’hui, Bouteflika est rentré discrètement au pays en provenance de son hôpital genevois. L’un des chefs les plus importants de l’armée se dit comprendre le peuple. Le temps est suspendu. Si le pouvoir ne pose pas un geste fort, la mobilisation populaire explosera. 

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 Les Gilets jaunes ont encore défilé, encore moins nombreux. L’un d’entre eux, heureux de voir un micro se tendre vers son visage, déclare : « Macron est un égoïste ! ». Et l’on se souvient de cette savoureuse définition dont on ne connaît pas vraiment l’auteur premier (Dominique Noguez pencherait pour Eugène Labiche) : « Un égoïste est quelqu’un qui ne pense pas à moi ».

Lundi 11 mars

 La dernière semaine du « Grand débat » qu’Emmanuel Macron initia s’ouvre sur l’inconnue touchant aux conclusions. 300.000 contributions furent à ce jour rassemblées. Leur dépouillement devrait donner naissance en avril à des mesures concrètes qui ne pourront bien entendu pas satisfaire tout le monde. Certes, c’est l’apanage de la démocratie que de tracer des chemins entre les points de vue contradictoires. On va donc sûrement user plus que jamais de la formule En même temps. L’écueil, ce sera d’éviter surtout le soupir Tout ça pour ça. Et cependant, les premiers indices penchent vers cet inquiétant constat : Stanislas Guerini, le patron du parti macronien LREM, pense qu’il « faut lutter contre le sentiment d’injustice ». Formidable découverte.  Le Figaro commente sur toute la page deux les conclusions de Guerini annoncées sous un grand titre en grasses : LREM voit une sortie du grand débat par le social. Au secours ! Les macroniens sont devenus socialistes !

Mardi 12 mars

 Abdelaziz Bouteflika renonce à solliciter un cinquième mandat. Un nouveau gouvernement est formé, la date de l’élection présidentielle d’avril reportée. La rue a eu raison de la mascarade du pouvoir. Mais acceptera-t-elle cette parenthèse ? Les étudiants viennent de se rendre compte qu’ils peuvent agir sur la manière dont l’Algérie pourrait être dirigée demain. L’épreuve est lancée, la confrontation avec le pouvoir ne fit que commencer. Si la pression se maintient, si une formule claire, neuve, démocratique n’émerge pas très vite, le peuple ne rentrera pas chez lui. On ne parlera dès lors plus de protestations mais de révolution.  

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   Des Gilets jaunes ont saccagé le temple maçonnique de Tarbes dans la nuit de samedi à dimanche. Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur a réagi : « Après les juifs, les francs-maçons … » Eh oui, c’était déjà comme cela dans les années trente…  On connaît le fameux poème du pasteur Martin Niemöller (1892 – 1984) :

Quand les nazis sont venus chercher les communistes

 Je n’ai rien dit

 Je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates

Je n’ai rien dit

Je n’étais pas social-démocrate.

Etc.

Quand ils sont venus me chercher

Il n’y avait plus personne pour protester

Mercredi 13 mars

 Hier soir les observateurs politiques européens sont allés se coucher avec une double interrogation capitale assortie de réponses en oxymores, de lourdes questions qui ont peut-être provoqué des insomnies chez certains d’entre eux. Que va-t-il se passer…

  • En Algérie ? Cette fois la situation embrouillée est claire. Le peuple n’est pas dupe. Ce que le pouvoir vient de décider pour calmer ses ardeurs ou pour le diviser est une supercherie. Le peuple veut la fin du régime. Mais l’opposition est affaiblie, parfois inexistante, mal structurée. Un homme providentiel peut surgir, l’armée guette ; elle attend son tour…
  • Au Royaume-Uni ? La Chambre des Communes a rejeté le dernier accord possible que Theresa May est allée décrocher avant-hier dans la nuit à Strasbourg. Si l’on ne se trouvait pas à dix semaines des élections européennes, on pourrait imaginer un report du Brexit. Mais le 2 juillet, le nouveau parlement sera installé – en principe - sans députés britanniques. Un deuxième référendum est proposé par les travaillistes.

 Comme tous les mercredis, de nouveaux films apparaissent à l’affiche des cinémas. Celui qui tient la vedette est une évocation de la vie de Laurel et Hardy.  

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 La presse britannique n’est pas tendre avec Theresa May, tandis que la presse européenne la voit au bout de son parcours héroïque. Le mot « humiliation » revient fréquemment dans les commentaires. On ne comprend quand même pas pourquoi elle ne rend pas son tablier. Sa personnalité resterait dans l’histoire de son pays comme celle qui avait tout tenté. Pense-t-elle qu’elle puisse encore lui être utile ? Si elle a échoué dans les divers scrutins qu’elle proposait à la Chambre des Communes, c’est parce que de nombreux parlementaires de son propre parti votaient contre ses propositions.  

Jeudi 14 mars

Que veulent donc les parlementaires britanniques ? Ils ont refusé le deal avant-hier et le deal hier En fait, ils veulent un report. Ils pourraient l’avoir. La deadline (cet anglicisme n’a jamais si bien porté son nom) n’est pas le 29 mars, jour fixé depuis deux ans pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ; elle n’est pas le 26 mai, jour des élections européennes ; elle est le 2 juillet, jour de l’installation du nouveau parlement. Soit. May espère donc obtenir un nouveau délai, jusqu’au 30 juin. Le Conseil européen pourrait lui accorder, mais à l’appui d’un plan, l’accord étant immuable pour les 27. Cela dit, May – qui ne craint pas le ridicule de la persévérance stérile – pourrait soumettre la Chambre à un vote le 20 mars…Elle ne précise pas. Gagner à l’usure ?  Soit. L’expression Wait and see n’a, elle non plus, jamais autant développé sa pertinence. Un fait est acquis : Theresa May est humiliée mais elle est opiniâtre.

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 La Belgique entrera bientôt en campagne électorale. Le 26 mai, elle vivra le scrutin européen, mais des élections régionales et législatives fédérales seront aussi organisées. Et comme à chaque consultation, la cohabitation des communautés reconnues dans la Constitution dominera tous les sujets en débats. Dans le numéro du Point du 3 novembre 2005, Patrick Besson, de son style narquois, signait un éditorial intitulé Histoire belge, basé en partie sur le livre de Patrick Roegiers La Belgique, le roman d’un pays (éd. Gallimard, coll. « Découvertes ») qu’il terminait ainsi : « Une chose me fait peur : sur une carte, la Belgique a exactement la même forme que la Yougoslavie avant le démembrement. Et, contrairement aux Wallons et aux Flamands, les Serbes et les Croates parlaient la même langue. »

Vendredi 15 mars

 Dans Aveux et anathèmes, Cioran nous apprend cette affirmation de Luther : « Le Saint-Esprit n’est pas sceptique. » Et il ajoute : « Tout le monde ne peut pas l’être et c’est bien dommage ». En ce jour où de nombreuses manifestations pour la préservation du climat se déroulent dans le monde, a-t-on encore le droit d’être sceptique quant au réchauffement climatique, au rôle majeur que l’Homme jouerait dans ce phénomène, et aux conséquences que la situation peut engendrer ? Mieux vaut certes prévenir que guérir, surtout si la guérison n’était plus envisageable. Mais cette mobilisation massive, chaleureuse et sympathique, ne peut point être évaluée avec un enthousiasme béat. Ainsi, l’apocalypse nucléaire, le bruit des armes, les menaces belliqueuses font partie du tout-venant. Ces réalités permanentes ne semblent plus inquiéter les Terriens, pas au point en tout cas de les mobiliser. Les cris, les slogans que reflètent les panneaux dans les cortèges sont des alertes, des mises en garde certes, mais qui ne débouchent pas sur des condamnations concrètes. Donald Trump renie d’un revers de main l’accord de Paris à la COP 21 que son pays avait pourtant ratifié, après de périlleuses négociations. Le président du Brésil Jair Bolsonaro exploite la forêt amazonienne, ce poumon pour l’Amérique de Sud, de manière intensive. Le système capitaliste, qu’il vienne de Chine ou d’Amérique, exploite les ressources du Tiers-Monde et de l’Afrique en particulier en ne se préoccupant – c’est dans sa nature première – que des profits dégagés par la nouvelle colonisation. La liste des griefs et des interrogations vitales est longue. Les situations à déplorer, les actes à condamner, les sanctions à considérer sont légions. Et la décroissance, est-ce bien une solution à promouvoir ? Ne vaudrait-il pas mieux étudier une autre forme de croissance ? Une croissance propre ? Une croissance verte ?  Il ne faut pas accabler les bonnes volontés. Ce que l’on vit aujourd’hui n’est qu’un début, une sensibilisation indispensable. Toutefois, il importera d’obtenir très vite des résultats, pour éviter la résignation, maintenir la pression, et nourrir la prise de conscience collective. Autrement que ce que l’on perçut il y a deux ou trois décennies, où l’on a répété à l’envi « Un autre monde est possible » sans jamais définir lequel.     

                                                          *

 Elle trouve son origine en 1467. Elle comptait en ce temps-là 900 volumes. C’était la bibliothèque des Duc de Bourgogne. Tous les régimes qui gouvernèrent Bruxelles et les territoires environnants la rendirent plus riche et plus attrayante. Quand la Belgique devint une monarchie, sa grande bibliothèque scientifique devint tout naturellement Bibliothèque royale. Le roi Albert 1er ayant été (sans doute grâce à la reine Elisabeth…) haut protecteur du développement de l’établissement, il eut son nom post mortem associé à l’appellation. Les usagers, les familiers, le personnel finirent par lui attribuer un charmant prénom, comme un hommage à Marcel Proust. La Bibliothèque royale Albert 1er devint l’Albertine. Désormais, elle s’appellera KBR, pour Koninklijke Bibliotheek royale van België. Le pouvoir flamand, majoritaire dans l’Etat fédéral belge, l’a voulu ainsi. Sans doute ne supportait-il plus qu’une grande institution culturelle francophone domine le Mont des Arts qu’il faudra baptiser un jour Berg van Kunsten sans doute. Force est de constater que la féminisation des mots est ici en recul. Ce temple de la bibliophilie et de la chose imprimée que l’on nommait Albertine s’appellera donc désormais KBR, comme une usine de produits chimiques.  

Image: 
Une série de cartoons sur le Brexit, publiée par Politico en 2016, déjà ! Photo © Chappatte, sur www.politico.eu

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Commentaires

Portrait de Claude Javeau
Chouette, du Baras, et du meilleur !

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