semaine 42
Portrait de Jean-Pol Baras
Les calepins de Jean-Pol Baras

La démocratie par l’émotion ?

Le 22 septembre 2019

Lundi 16 septembre

 Comme il fallait s’y attendre, 45 % seulement des Tunisiens se sont rendus aux urnes pour élire leur futur président. Et bien que 26 candidats s’étaient présentés à leurs suffrages, c’est un compétiteur « anti-système » qui est qualifié pour le second tour, avec un publicitaire actuellement écroué. Les espoirs reposent donc sur Kais Saied, universitaire, sage, qui veut « rendre la parole au peuple ». On ne sait pas très bien ce que cela veut dire. Parfois, on le sait trop bien… Une seule confiance en l’avenir existe pour la jeune démocratie tunisienne : sa jeunesse, précisément, qui n’est pas disposée à laisser enfler la dégradation du pouvoir et encore moins accepter le retour des anciennes pratiques génératrices de corruption. Qu’il le veuille ou non, Saied devra compter sur une majorité parlementaire donc entrer dans le système (comme on disait en ’68…) Il y a quand même un autre point positif à souligner : la troisième place – donc la non-qualification - des islamistes de Enahda. L’optimisme de la volonté s’impose. Confiance.

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 Le théâtre des deux Anne. Laurent Ruquier en fait trop. Plus un jour ne se passe sans qu’il n’apparaisse à l’écran, présidant un débat, animant une émission de variétés, commentant un livre ou un spectacle, quand il n’en écrit pas un lui-même et qu’il se retrouve donc à l’affiche. Il oublie que l’image use et que le surmenage conduit à des dérapages de ballot. Il vient de se mettre à dos inutilement deux personnalités, deux Anne célèbres, pour deux bisbilles indépendantes l’une de l’autre : Hidalgo et Sinclair. Pas bon ça… Le p’tit Laurent du Havre en a besoin d’un. De paix et de sérénité.

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 Á l’heure des emplettes, au rayon Alimentation des grandes surfaces, comment reconnaître un produit bio ? Très simple : c’est celui qui est le plus cher.

Mardi 17 septembre

 Il aurait du mal à le cacher puisque tous les observateurs en parlent. Benyamin Netanyahou a rappelé les Israéliens aux urnes afin d’espérer redevenir Premier ministre, non pas qu’il entretienne une nouvelle vision pour son pays, mais parce qu’il souhaite conserver son immunité qui le protège d’un procès en corruption. Tout le monde le sait. Rares seront donc les électeurs qui s’expriment aujourd’hui sans connaître la cause du scrutin. Et malgré cela, on pourrait apprendre la nuit prochaine que « Bibi », après dix ans de règne, s’est encore tiré d’affaire. En tout cas, s’il est battu, ce sera de peu. Mais ce peu signifiera néanmoins sa fin. 

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 Greta Thunberg devant les membres du Congrès étatsunien : « Je veux que vous agissiez ! »

 Elle accomplit ainsi un pas de plus vers la sacralisation.

 Sa prochaine étape serait-elle Rio ou Brasilia, pour faire la leçon à Bolsonaro ?

Mercredi 18 septembre

 On n’a plus aucune nouvelle des feux ravageurs de la forêt amazonienne, de la Sibérie, de l’Afrique centrale. La fin du monde serait-elle reportée à une date ultérieure ?

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 On n’a plus de nouvelles non plus de nos grandes dames : Notre-Dame de Paris, Notre-Dame -des-Landes… Seule Notre-Dame du Touquet remplit les magazines, pages pipeuls en priorité. On la sait pour l’instant au 55, rue du Faubourg Saint-Honoré. Elle reçoit beaucoup : d’autres grandes dames, des artistes, des journalistes, des amies. Elle reçoit aussi des compliments et du courrier en abondance. Cela dit, Notre-Dame du Touquet ne deviendra jamais Notre-Dame de France. Celle-ci est statufiée au Puy-en-Velay, au sommet du Rocher Corneille depuis 1860. Donc, la place est déjà prise. De toutes façons, la fonction n’est pas prévue dans la Constitution de la Ve République. Á retenir et à rappeler.

Jeudi 19 septembre

  Philosophie Magazine publie un dossier sur l’émotion. Une page est consacrée aux émotions dans la vie politique. Emmanuel Kant est contre. On s’en serait douté : « L’enthousiasme ne peut d’aucune manière contribuer à une satisfaction de la raison. » La revue lui oppose la philosophe américaine Martha Nussbaum, 47 ans, inconnue au bataillon pour le profane : « Les émotions qui nous ouvrent à autrui constituent le carburant de la démocratie. » On a évidemment tendance à sourire ou à ricaner ; on se range immédiatement derrière le Maître. Et pourtant, tout concourt à démontrer que nous sommes sur la voie défendue par la penseuse étatsunienne. Le règne de l’immédiateté ainsi que les réseaux sociaux le démontrent chaque jour à dessein. L’émotion, moteur de la nouvelle gestion démocratique, c’est un danger de basculement vers la fin de l’État de droit. Et c’est donc un des sujets majeurs de notre temps. Philosophie Magazine doit y consacrer plus d’une page, et faire parler les brasseurs d’idées ainsi que les analystes politiques d’aujourd’hui. Cela vaudrait aussi une grande émission de télévision… Si tant est que le débat télévisuel ne soit pas mort au profit des séries qui procurent davantage d’émotions…

Vendredi 20 septembre

 Il n’y a plus qu’un seul mot pour qualifier Jean-Luc Mélenchon : pathétique.

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 Stendhal est un individualiste, un « Mr. Myself » de tout moment, civil, urbain, traversé par le désir de réussir sa vie coûte que coûte, ce qui le conduit à explorer l’âme humaine et à rechercher la passion amoureuse durable. En nourrissant ce moi-même intransigeant, il cultive une liberté qui l’emmènera parfois devant des obstacles infranchissables, ou surmontables à la condition de se dédire, ce qui représente pour lui le crime de bassesse absolu. Ses héros, Fabrice, Julien, Lucien illustrent bien ce comportement si périlleux qu’il leur arrive, en le suivant, de perdre le lien avec la société, et même parfois la vie. Hugo, lui, est tout autre. S’il est parfois enclin à cultiver le moi (« Je serai celui-là »), il apparaît toutefois comme le moi du nous. C’est l’homme-océan, le messager génial de l’universalité, le combattant des causes qui grandissent le siècle. Dans « Du génie français » (éd. Gallimard), Régis Debray donne l’impression de les opposer en les situant compétiteurs. En vérité, il les compare, et si, en fin de parcours, il place Victor Hugo plus haut que Beyle, c’est pour achever l’itinéraire du face à face qu’il avait bâti. On termine d’ailleurs la lecture de ce livre lumineux en se disant : bien sûr ! Et surtout en se refusant à choisir. Il y a des moments de vie où l’on est Stendhal et d’autres où l’on est Hugo ; et du reste, notre auteur, « le grand scrogneugneu national » comme dit Franz-Olivier Giesbert, ne démolit pas Stendhal au profit d’une allégorie hugolienne. Dans un style soigneux, d’une précision qui capte les tendances admiratives dans les happy few, il dégage une sensibilité qui suppose chez lui une retenue. Il n’est pas stendhalien mais… Albert Thibaudet le qualifierait de beyliste, il s’en défendrait sûrement, mais de sa plume honnête, il reconnaîtrait certaines affinités. Et pour Hugo, cela va de soi, on prend tout, sans discuter. Pas de droit d’inventaire, n’en déplaise à monsieur Gide. 

Samedi 21 septembre

 Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi gouverne l’Égypte s’une main de fer et sans gant de velours. Grâce à la loi fondamentale qu’il fit récemment approuver par une très large majorité, il est quasiment assuré de rester au pouvoir jusqu’en 2030. Et cependant, il vient de connaître une première manifestation d’opposition. Les courageux contestataires ne passeront pas des jours tranquilles désormais…

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 Les images que les journaux du monde entier diffusaient hier soir étaient joyeuses et prometteuses d’avenir. Le village planétaire chantait d’une même voix. Dans les villes d’ouest en est, d’un hémisphère à l’autre (sauf en Chine où les manifestations furent interdites), la jeunesse cria dans l’allégresse sa volonté d’agir pour le climat et rendre la planète plus sûre. Cet après-midi, on pouvait s’attendre à saluer une marche aussi chaleureuse, poursuivant les mêmes objectifs, dans les rues de Paris. Un millier de casseurs l’ont voulu autrement et comme au même moment deux autres défilés avaient été prévus, dans des itinéraires différents, l’un pour protester contre la réforme des retraites, l’autre pour la 45e prestation des Gilets jaunes, la Ville Lumière, avec 7500 policiers en tenue de combat, était une nouvelle fois en état de siège. « … Des ennuis, y’en n’a pas qu’à Paris / Y’en a dans l’monde entier / Oui mais dans l’monde entier / Y’a pas partout Paris / V’la l’ennui … » (Francis Lemarque. Á Paris).

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 Au séminaire de Tiflis (Tbilissi), le jeune Joseph Staline écopa de nombreuses punitions pour lecture de livres interdits, entre autres ceux de Victor Hugo. Un roman à bâtir.   

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Et un autre numéro de Philosophie Magazine parle de "saine colère"!

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