semaine 46

L'encombrant cadavre divin

Edito par Jean Rebuffat, le 19 janvier 2018

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Certains penseront que la lumière un peu irréelle est une preuve de l'existence de Dieu. Mais ce n'est pas parce que celui-ci n'a pas créé le monde qu'il faut être égoïste ou méfiant. Photo © J. Rebuffat

On parle beaucoup – et à raison – de la fracture qui coupe même les pays riches en deux, avec les pauvres toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches. Mais il n'y a pas qu'elle. Au XXIème siècle, alors que la déclaration universelle des droits de l'homme fête ses 70 ans, on voit bien que le fossé se creuse entre la théorie et la pratique, même dans des pays éthiquement en pointe.

Comment expliquer autrement que des pays tout de même plutôt respectueux des droits individuels comme la France et la Belgique prennent des mesures liberticides ayant trait à l'accueil des migrants? On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, c'est bien connu, mais ce qui l'est moins, c'est le bout de phrase qui suivait: il faut assurer notre part. Il paraît que le laxisme engendrerait un effet d'aspiration. C'est proprement ridicule. Pourquoi alors tant de migrants s'entasseraient-ils dans des conditions précaires dans l'espoir d'atteindre l'eldorado trompeur qu'est la Grande-Bretagne? Ces gens sont comme tout le monde: ils fonctionnent aux mythes.

Et à propos de mythes, il est tout de même ahurissant de constater qu'il existe un grand nombre de pays où il n'est tout simplement pas permis d'être athée. Pire, certains de ces pays exécutent parfois les athées ou menacent souvent de le faire. L'Arabie saoudite assimile l'athéisme au terrorisme... J'attends toujours le premier athée qui se fera sauter dans un lieu du culte (quel qu'il soit) en hurlant «Dieu n'existe pas!».

Paradoxalement, les incroyants, agnostiques, non-pratiquants et athées déclarés forment des majorités dans beaucoup de pays ouest-européens, ce qui n'empêche pas ceux-ci d'embrayer sur la peur que leurs concitoyens peuvent avoir de l'intolérance religieuse souvent meurtrière en adoptant des mesures restrictives vis-à-vis des migrants. Ces mesures passent la rampe parce que les migrants sont perçus comme des adeptes de l'obscurantisme et souvent considérés terroristes en puissance... Comme quoi une liberté gagnée peut elle aussi créer des élites égoïstes.

Pourtant, tranquillement, Dieu continue son agonie. Un récent sondage réalisé en Islande prouve qu'aucun jeune de moins de 25 ans ne croit que Dieu a créé le monde (même en plus de six jours). Aucun, c'est 0,0%. Par contre, 93,9% pensent que le monde est né du big bang et 6,1% penchent pour d'autres explications ou ne savent pas. Le plus intéressant, dans ce pays officiellement luthérien, c'est que l'incroyance a progressé dans chaque tranche d'âge et dans chaque milieu socio-culturel. Les cultes, en Islande, sont financés par un impôt annuel que tous les citoyens, même athées, doivent payer (environ 75 euros). Quarante cultes sont officiellement reconnus, dont un culte sumérien vieux de 4.000 ans et ressuscité (miracle!), le zuisme, dont les adeptes islandais réclament la séparation de l'église et de l'état ainsi que la fin de la subsidiation des cultes, et auxquels plusieurs milliers d'Islandais ont décidé d'adhérer depuis deux ans... Dans ces cultes, il y a aussi ceux des dieux vikings, mais j'ignore si le pastafarisme y figure.

Cependant l'exemple islandais nous ramène à une constatation: c'est que les dieux restent encombrants même quand ils sont morts. Ne plus subsidier publiquement les cultes, et laisser le soin à leurs adeptes de s'en charger, ce n'est plus une revendication fantaisiste mais le souhait d'une majorité (de plus de 60% en Islande, pour terminer par notre exemple). Personne ne pense à imposer l'incroyance à qui que ce soit. Elle s'impose d'elle-même, serait-ce à la fureur meurtrière des fanatiques. Mais il devient important de signaler au monde entier que c'est en fait l'aboutissement d'une évolution qui est elle-même la fille des Lumières et du libre examen, lequel, faut-il le rappeler, indiquait alors la liberté de lire soi-même la Bible. Cela fait presque cinq siècles. Et dès lors il est d'autant plus important pour nous, démocraties, de montrer l'exemple en toute circonstance et de refuser les accommodements raisonnables – comme de permettre que les migrants aient toujours un peu moins de droits.

 

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