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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L'agonie des idéaux

Edito par Jean Rebuffat, le 18 mai 2018

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Depuis le début du XXIème siècle le monde évolue à l'inverse de ce que l'on pouvait prédire (ou espérer). Photo © Virginie Nguyen / Collectif Huma et le témoignage de la photographe en fin d'édito. (1)

Raison garder. Realpolitik. Droits de l'homme. Paix. Liberté, égalité, fraternité. Moindre mal. Absolu. Relatif. La géopolitique et la politique cherchent sans cesse un équilibre, fût-il métastable, entre toutes ces exigences contradictoires. Mais si la politique est bien de l'ordre du possible, sinon un art du possible, oublier les idéaux amène à de déplorables excès.
Des excès de vocabulaire, comme celui de l'ambassadrice d’Israël en Belgique. Traiter de terroriste un bébé de dix mois et plus généralement tous les manifestants de la bande de Gaza révoltés par l’installation de l’ambassade américaine à Jérusalem, même s’ils sont instrumentalisés peu ou prou par le Hamas ne fera jamais avancer nulle cause. Donald Trump, lui aussi, est coutumier de ces excès qui hélas dépassent comme en Israël le stade du vocabulaire pour entrer dans celui terrible des faits, dont on sait, puisque nous sommes dans les maximes séculaires, qu’ils sont plus respectables qu’un lord-maire. Un autre Donald, Tusk, a d’ailleurs trouvé une formule qui s’inspire de ces vieilles maximes, copiant lui Voltaire : « Avec des amis pareils, on n’a pas besoin d’ennemis ».
Depuis le début du XXIème siècle, les données du monde semblent s’emballer à l’inverse de ce que l’on pouvait prédire suite aux apparents et soudains progrès de la démocratie dans le monde. Une guerre larvée touche le monde entier n’importe où n'importe quand (il suffit d’un couteau…). Les frontières resurgissent sans même que l’on y réfléchisse. Tout a l’air de glisser dans tous les sens sans contrôle comme les billes sur une table convexe que l’on agiterait.
Cela ne se discerne pas qu’aux pires niveaux. Les pouvoirs s’autocratisent et se remettent peu en question. Ils sont habités par l’idée qu’ils ont raison, forcément raison. Les gouvernements belge, français, espagnol, polonais, hongrois et italien aussi (quand il sera formé) émettent des signaux inquiétants. Désormais, Talleyrand est démenti : tout ce qui est excessif n’est plus insignifiant , mais au contraire, de plus en plus signifiant. C’est dans l’air du temps, il suffit de se brancher sur les réseaux sociaux pour s’en persuader. Faute de clefs simples aux problèmes des relations internationales (comme il était simple, le monde de Yalta !), l’improvisation règne et les effets pervers gouvernent. On croit éliminer un tyran, on ouvre une boîte de Pandore. Bien sûr, l’histoire est imprévisible. Mais aussi parce qu’aujourd’hui, écartelés entre idéaux et gestion, les grands de ce monde sont soit versatiles soit obstinés. Le drame est que c’est ainsi que meurent les idéaux.
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(1) Témoignage de la photojournaliste Virginie Nguyen, Collectif Huma à Gaza, le 14 mai 2018. L’homme à terre sur cette image vient d’être touché à la tête par un tir israélien, surement une balle en caoutchouc ou autre, autrement il serait mort. Il était à deux mètres de moi et à une centaine de mètres de la barrière qui sépare Gaza à Israël. Son crime ? Rien, si ce n’est qu’il observait les plus jeunes essayant de s’approcher en vain de la barrière à l’aide de pneus en feu pour réduire la visibilité des snipers israéliens et de cailloux qui n’atteignaient que rarement l’autre coté. Cet homme ne participait pas, il observait tout comme moi, plantée là à deux mètres de lui. Ça aurait pu être moi, sauf peut-être que j’avais la chance de porter un gilet pare-balles écrit « presse » dessus, et encore. Entre cet homme et moi il n’y avait pas de différence, je ne pense certainement pas qu’il est terroriste. La seule différence entre nous deux, c’est que j’ai le droit de vivre dans mon pays, sur ma terre et j’ai surtout le droit de quitter Gaza quand je le souhaite… La cinquantaine de morts ce jour là n’avaient pas ces droits. 

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Commentaires

Portrait de Arlette
Bravo Jean. Je te rejoins cinq sur cinq

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