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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Une leçon de football

Edito par Jean Rebuffat, le 13 juillet 2018

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La foule belge frémit. Qu'on me permette un aparté: mes racines étant des deux côtés, j'ai regardé ce match avec un détachement absolu, les deux vainqueurs me convenant. Mais le jeu a moins de saveur quand on ne vibre pas unilatéralement. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Pourquoi un événement comme le Mondial déborde-t-il tellement de l'audience habituelle du football? Des dizaines ou des centaines de millions de personnes, et à présent des deux sexes, s'y intéressent alors qu'en temps ordinaire, elles s'en fichent voire même parfois dénigrent.

La première réponse qui vient aussitôt à l'esprit est le sentiment national. Bien sûr, il y a une exaltation des couleurs, le renforcement fût-il extrêmement évanescent d'une communion et même un certain panurgisme amusé entretenu par l'aller et retour entre intérêt public et médias. On voit d'ailleurs tout de suite que si on oublie qu'il ne s'agit que d'un jeu, ayant certes d'importants retentissements économiques, même le nationalisme de pacotille montre ses hideuses limites. Pour être admis dans nos sociétés occidentales, faut-il savoir manier le ballon ou grimper au balcon du cinquième pour sauver un enfant? Évoquons aussi la vague anti-française assez ébouriffante qui a inondé les réseaux sociaux en Belgique à la suite d'une élimination vécue douloureusement comme une injustice. C'est qu'en effet, de tels événements planétaires sont aussi révélateurs des frustrations ordinaires et de l'inconscient collectif des peuples.

On a longtemps tenté de circonscrire ceux-ci dans des frontières et fait semblant de croire que l'état et la nation ne faisaient qu'un. En ce sens, la tentative d'union qu'est l'Europe est à contresens de l'histoire: dissoudre les frontières est un excellent moyen de garantir la paix, il ne faudrait pas l'oublier. (Autre chose est de constater qu'à l'intérieur de ces frontières, on impose un système économique excessif et prioritaire, mais c'est un autre débat.) On peut objecter que dans un passé récent, rétablir des frontières a aussi fini par garantir une espèce de paix armée, d'une part (mais constatons que ces frontières établies, ces nouveaux pays cherchent à rejoindre des groupements plus vastes, comme en témoignent les derniers élargissements de l'Union européenne), et que de l'autre, le sentiment d'appartenance de l'être humain est à plusieurs étages: sa famille, sa tribu, son village, sa région, son pays, son continent (voire même désormais la planète entière, ce qui est assez nouveau, toute réflexion faite).

Les frontières existent néanmoins toujours et changent jusqu'aux aspects géographiques et urbanistiques de lieux qui ne furent pas toujours séparés. La frontière franco-belge, qui est longue et aléatoire, l'illustre parfaitement. Les traités ont coupé en deux Flandre, Hainaut, Ardennes (et ailleurs Limbourg, Luxembourg et Brabant). Une fois la scission actée, tout se passe exactement comme un transfert dans une nouvelle équipe de football: on est bien forcé de jouer ensemble. Car oui, on peut changer de nationalité comme de maillot. Cela devrait nous inciter à circonscrire le football comme le sport international à sa fonction réelle: une guerre symbolique qui peut servir de soupape mais qui doit s'arrêter au coup de sifflet final, même quand son équipe favorite est éliminée. Et là encore, les riches mercenaires des grands clubs sont de parfaites images: ils se connaissent entre eux, aristocratie nouvelle qui ignore les frontières autant que les humanistes de la Renaissance, et à la fin du match, s'en vont congratuler leurs équipiers dont on aurait cru, cinq minutes plus tôt, qu'ils voulaient les briser.

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