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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Citoyen

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 27 juillet 2017

photo©Laurent Berger

Il existe des lois qui sont éternelles, qui sont les mêmes pour tous les hommes. Des lois qui sont au-dessus des conventions particulières. J’observe que le terme « citoyen » a disparu de la langue actuelle. L’école ne forme plus des citoyens, mais se voit obligée désormais de tenir compte de l’identité reconnue des élèves. Je note ce glissement sémantique interpellant : nous sommes passés de l’appellation élèves à celle d’élèves d’origine étrangère, à celle d’origine maghrébine, puis à celle d’origine marocaine, enfin, à celle d’élèves musulmans. Aujourd’hui, le terme d’islamophobie a pris le pas sur le terme de racisme. L’Arabe non musulman,qui subit un acte raciste, n’est dès lors pas très intéressant pour les associations qui veulent mettre en évidence une identité musulmane réduite à la défense de l'islam. Ces associations ont ainsi tendance à exagérer le nombre de musulmans dans nos pays, ce qui renforce quelque part l’islamophobie et a pour conséquence d'éviter de prendre conscience de la diversité de nos citoyens. Si une jeune fille est attaquée en rue parce qu’elle porte le voile, c’est surtout sa liberté de s’habiller comme elle veut qui est remise en cause bien plus que l’islam ! Cette liberté vaut aussi pour la liberté de se balader sans voile ! Tous les citoyens dans une république sociale et universelle rencontrent en toute égalité les mêmes libertés individuelles. 

Ainsi, je pense toujours que l'école a pour mission la formation de citoyens responsables qui pourront agir dans la société pour garantir la solidarité et la fraternité au-delà des clivages, au-delà des communautés. Des hommes qui soient capables à moment donné de s'engager pour une cause commune dans le respect de la justice. L'école idéale pourrait être un lieu qui pourrait se passer de lois et de règles si les jeunes étaient capables d'autodiscipline quelle que soit leur origine sociale. Ainsi, nous pourrions rêver à la pratique  de la non - violence d’un Gandhi, d’un Mandela.  Cependant, tant que  la violence demeurera dans le corps social, il est vain d'espèrer une pacification des rapports humains, mais aussi tant que l'individu ne se responsabilisera pas  en tant que citoyen lorsqu’il jouit de toutes ses capacités. La violence s'exprime souvent quand on a plus rien à dire. D'où l'importance d'un maintien de l'enseignement de l'argumentation. Pour rejoindre la cité, il faut pouvoir se dégager des lois de sa commauté pour comprendre la valeur de la justice qui est égale pour tous les hommes. L'école est en quelque sorte la première cité que les enfants rencontrent. 

Par ailleurs, parfois, les élèves rejettent les règles pourtant bénéfiques.  Les règles fondamentales issues de la raison sont légitimes. Cependant, des actes violents seront toujours commis même dans une société où règnerait une parfaite égalité, où le système de protection sociale serait performant, où les prisons n’existeraient plus. Certes, l’environnement social influence la présence de la violence. Cependant, ce n’est pas uniquement l’amélioration de la société qui est indispensable, c’est aussi et surtout l’amélioration individuelle qui est nécessaire. Il n’existe pas de progrès social sans révolution individuelle. Prétendre que c’est toujours la faute à la société déresponsabilise l’individu. Des gens très cultivés et éduqués dans un environnement très favorable peuvent commettre des actes barbares.

De plus, les élèves consommateurs habitués au plaisir immédiat ne perçoivent plus l’esprit des règles qui favorisent la liberté. Ces règles expriment une éthique commune qui permet la bonne humeur, le dialogue, l’échange. Il est donc fondamental de comprendre l’esprit de la loi et non de se borner à sa forme. L’esprit doit donc l’emporter sur la forme. Malheureusement, les avocats jouent beaucoup plus sur la forme. L’élève est de nouveau présent à l’école parce que le nombre de rapports disciplinaires n’est pas suffisant. Or un seul rapport a pourtant signalé un fait assez grave pour un renvoi !

Certaines règles sont négociables, cependant, d'autres  ne le sont vraiment pas. Ces dernières perdent leur évidence. A savoir, celles qui assurent la sécurité des individus et par conséquent leur intégrité. L'abandon des règles communes révèle une société marchande qui incite à l’effacement du principe de citoyenneté. Cette société du commerce déstructure les espaces communs en les privatisant. L'effondrement de l'État de droit se remarque par la déréglementation opérée par le marché. Les jeunes sont de moins en moins confrontés aux règles légitimes qui proviennent d'un dialogue permanent entre eux et les adultes éducateurs. Ils inventent leurs propres règles, car ils ne repèrent pas les lois qui sont au-dessus de leur particularisme identitaire.

Actuellement, l'école tente de sanctionner des actes qui relèvent en réalité de délits, parfois même de crimes. Des actes graves sont commis à l'école qui prétend transmettre les valeurs humanistes qui favorisent l’émancipation de tous, alors que c’est la performance ou la paix sociale qui prime. Ces actes demandent des sanctions qui ne sont pas scolaires : ils exigent une réponse judiciaire. Il n’existe pas de juge à l’école. Il est demandé au professeur d’être juge et partie: un fait qui n’est absolument pas démocratique. Ce n'est donc pas à l'école de sanctionner les actes qui sont en réalité des délits commis contre la société des hommes, mais à la justice. Ce ne sont plus simplement de simples règles qui ne sont plus respectées, ce sont des lois éternelles et universelles. Ces actes graves méritent des sanctions adéquates qui sont du ressort des personnes compétentes. Où est la justice quand un élève se fait renvoyer deux jours parce qu'il a fumé devant l'école et qu'un autre qui a insulté violement un professeur n'a eu aucune sanction? 

Cependant, rappelons-nous que l'école n'a pas pour seule vocation de punir. Elle a en priorité pour vocation d'améliorer l'individu par une pédagogie active. Elle suit cette idée fondamentale que l'homme est perfectible. Néanmoins, l'école devrait pouvoir écarter des individus nuisibles à l'apprentissage et garantir la sécurité de ceux qui veulent progresser. C'est-à-dire écarter des caïds qui refusent sciemment de respecter la collectivité. Lorsqu' un professeur est agressé, il n'a pas à prendre parti en demandant une sanction. C'est une juridiction neutre qui doit se prononcer contre l'agresseur.

En délaissant l'école, en l'isolant d’une vision commune par souci de rentabilité ou de paix sociale, la société la prive de sa vocation initiale qui est l'éducation permanente de tous dans le cadre de la citoyenneté et du libre exercice d’une pédagogie émancipatrice. Dépourvue devant l’apparition d’actes violents, l’école en est réduite à adopter toujours le même type de sanctions : jours d'exclusion, retraits de points en comportement, calculs d'épicier. Les exercices donnés à l'étude sont rarement pédagogiquement intéressants: ils n'apportent pas un sens à la métamorphose de l'élève. Ce sont des copies de règlement : recopier tel paragraphe vingt fois, conjuguer tel verbe à tous les temps et à tous les modes. L'élève se retrouve à l'étude avec des exercices mécaniques. Ces tâches ne lui permettent pas de réfléchir par rapport aux actes commis. C'est donc en redonnant un sens aux régles, et non en les répétant de manière formelle, qu'elles reprendront leur place dans la cité. C'est en retrouvant leur esprit qu'elles retrouveront leur importance. C'est aussi en permettant au citoyen de se définir dans la cité. A défaut de cette définition, les discours identitaires se renforceront également à l'école. Ainsi la défense du droit de vote des étrangers me parait plus intéressante que la défense de leur particularité religieuse.

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