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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Compétences formatées pour une médiocratie

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 12 octobre 2017

Photo © Laurent Berger.

Développer une société de gens compétents privés d’un comportement humain favorise l’affirmation d’une médiocratie ou d’une idiotcratie.

Je pourrais reprendre ces mots de Célestin Freinet : résister au tragique mimétisme des modes et des propagandes, faire d’eux des Hommes  qui agissent individuellement et coopérativement, socialement conscients, cultiver leur personnalité intelligente, développer leur bon sens.

Regardons les nouveaux prescrits des programmes, de la bureaucratie. Attendons les audits qui veulent rendre les écoles plus performantes avec le prétexte à demi dissimulé de faire des économies. Pensons à cette volonté farfelue de mettre tout dans des cases, dans de beaux tableaux. Ce qui a pour conséquences un morcellement des apprentissages, une séparation des tâches. Villon n’est plus vu pour la beauté de sa langue, pour son talent de poète, il est devenu le prétexte d’un savoir faire utile : savoir rédiger un texte pour convaincre d’obtenir la grâce. Finalement peu importe le contenu, le sens, pourvu que la performance soit atteinte. 

Il me semble que la langue économique s’infiltre dans nos têtes sans que nous en prenions conscience: langue univoque et dogmatique au prosélytisme néolibéral qui produit une école qui perd sa neutralité et son humanisme.

Avec le  prétexte de laisser l’enfant décider, de laisser créer spontanément, sorte de mode idéaliste, en réalité, on privatise les apprentissages et les plus chanceux pourront se payer un coach. L’enfant est devenu un client consommateur. On souhaite nous faire croire que l’enfant peut décider, organiser, planifier, définir un projet. Comme si un enfant de six ans connaissait déjà son projet sur le marché de l’emploi alors que ce dernier évolue tellement vite.

Apprendre nécessite la transmission et la progression. Croire que l’enfant peut spontanément entrer dans l’apprentissage sans l'intermédiaire d’un adulte ne fait que renforcer les inégalités. Un enseignement qui laisse l’enfant seul livré à lui-même ne fonctionne qu’avec celui qui est privilégié, qui a pu auparavant recevoir des contenus cognitifs afin de développer des compétences riches de sens. Les autres seront au service des privilégiés, leur travail ne leur appartiendra pas vraiment. 

En tant que pédagogue, j’ai toujours défendu le devoir de transmission : instruire, éduquer, initier. Le néolibéralisme désire en finir avec ce devoir et préfère parler de performance, de flexibilité, de fragmentation, de découpage.

Conduire les trains au bon endroit, appuyer sur le bon bouton, compétent ou pas compétent. Entre les deux, rien, plus de progression, plus d’intelligence, plus de bon sens, plus de rites de passage, mais des coachs, des classes inversées où on veut nous faire croire que des enfants peuvent inventer un cours, connaître leurs besoins.

L’égalité suppose aussi que chacun puisse accéder à l’émancipation dans les mêmes conditions. Aussi, tous les élèves devraient avoir le même nombre d’heures de français. Le maintien de la culture générale est menacé par le cloisonnement des personnes triées selon les besoins marchands. La production s’impose contre la création, la performance s’impose contre l’esprit critique. Une spécialisation excessive écarte souvent les démunis d’une formation générale. La segmentation de l’apprentissage contredit la nécessité comme l’affirme Edgar Morin de trouver le lien, d'inciter à l'affirmation de ce qui fait sens. Je crois comme lui que nous sommes aujourd'hui dans des conditions particulièrement critiques liées à la dégradation de la fonction d'enseignant; dégradation parce qu'enseigner est devenu une fonction qui réduit l'enseignant à l'image étriquée du fonctionnaire, alors, que c’était à une autre époque, une véritable mission.
D’autre part, nous continuons à vivre dans une école où les disciplines sont nettement séparées, alors que le lien entre elles demeure par conséquent absent, or, est un Homme celui qui relie par exemple l’histoire au français. “Monsieur, pourquoi vous nous parlez d’histoire alors que vous êtes professeur de français!”

Malheureusement les cloisonnements et les spécialisations dans des métiers, des savoir-faire fermés vont se mutliplier. Donc, nous risquons de voir formater des individus compétents qui sont incapables de comprendre des problématiques multidimentionnelles. Nous assistons actuellement à une atrophie de la transmission au lieu de son développement. La démocratie au sens noble est l’organisation de la diversité, de la complexité. Le pédagogue devrait agir pour augmenter le nombre de choix possible et non pour les restreindre selon les besoins de l’économie.

Les rapports de l’OCDE accusent souvent l’école de ne pas être rentable. Il semblerait que ceux-ci remettent en cause sa vocation humaniste pour la ranger dansune perspective fondamentalement utilitariste. Par conséquent, une école qui servirait à placer uniquement les individus sur le marché du travail néglige ses autres rôles d’instruction, de socialisation, de solidarité, d’accès à une culture générale, à la création. J’ai bien écrit une culture générale et non la culture générale. J’entends par une culture générale non pas une culture figée, arbitrairement imposée, envisagée comme supérieure aux autres. Mais bien une culture que les hommes se choisissent progressivement afin de se reconnaître comme appartenant à l’humanité. Non pas une culture purement occidentale, mais bien une culture qui voyage des romans de Yôko Ogawa à ceux de Tahar Ben Jelloun

L’humaniste défend le sens de la nuance, la finesse de l’implicite, tout n’est pas blanc ou noir, tout n’est pas vrai ou faux, il souhaite apprendre à ses élèves la complexité du monde qui nous entoure. Contre cette volonté émancipatrice, se dresse le dogme de l’évaluation permanente immédiate : tout tester, évaluer, examiner. Répondre par vrai ou par faux, présenter la compétence adéquate, donner la réponse attendue. Continuer à asséner des formules magiques, à proposer des modes d’emploi au détriment de la création, de l’originalité. Au Canada, les pédagogues confirmés reviennent aux contenus cognitifs et le cours de théâtre est obligatoire. Alors qu’en Belgique, les enseignants continuent à se voir proposer des textes lacunaires, des choix multiples, des vrais ou faux, des tableaux à compléter, des formules courtes à rédiger, des informations sans liens à repérer dans des textes conventionnels. « Vous parlez du “Horla”, mais qu’est-ce que c’est que ce livre ? Je n’en ai jamais entendu parler, comment puis-je aider ma fille si vous nous sortez des trucs comme ça que personne ne connaît ? »« Monsieur, votre poète est mort ! “ Euclidien ” ? Quel est l’intérêt, franchement, d’apprendre ce terme aux enfants ? De mon temps, on n’apprenait pas ça et on vivait aussi bien ! » Les notions d’intérêt, d'utilité directe, du court terme, de l'efficacité remplacent le plaisir, la gratuité, la motivation personnelle.

Il existe une mode qui traite de ringard, de dinosaure, de réactionnaire, d’élitiste, celui qui ose encore savourer l’audace culturelle, la curiosité, le dépassement. La mode n’est pas à savoir être mais au savoir faire. Alors, des gens médiocres et compétents, soumis, oébissants. Est-ce l’avenir que nous désirons ?

Commentaires

Portrait de Francis Lees
Je partage les valeurs que tu défends, Laurent, mais comme tu le dis toi-même "tout n’est pas blanc ou noir, tout n’est pas vrai ou faux, il souhaite apprendre à ses élèves la complexité du monde qui nous entoure"... Or ton approche est toujours univoque et dépourvue de nuance, tu finiras par jeter le bébé avec l'eau du bain et cette manière devenue quasi caricaturale et obsessionnelle de condamner toute évolution finit par discréditer ton approche. Il y a du bon et du moins bon dans les évolutions de l'enseignement et de la pédagogie, je ne vais pas développer ici les différentes écoles, les étapes historiques, les idéologies pédagogiques qui se sont succédé et se confrontent encore aujourd'hui. Tu les connais aussi bien que moi, mais croire que la pédagogie est un art serait dangereux pour la simple et bonne raison que rien qu'en Fédération W-B, il y aurait environ 100.000 artistes en exercice... Or j'ai rencontré suffisamment d'exemples, que ce soit dans ma pratique professionnelle ou dans les expériences vécues à travers mes enfants, d'enseignants toxiques ou (gros mot !) INCOMPÉTENTS... Mais la question serait dans le domaine qui est le nôtre : le goût esthétique, l'intelligence critique, la capacité de lire l'implicite et les intentions, etc. sont-ils des compétences ? Mais oui, bien sûr, et peu importe le mot utilisé, ce n'est pas à un romaniste que je vais l'apprendre, ce qui compte, c'est son référent, la manière dont le sens qu'il porte, sens d'ailleurs très vague et complexe, sera mis en oeuvre dans notre pratique. À dénoncer sans cesse une formalisation dont personnellement je me soucie bien peu, tu finis par occulter l'essentiel et détourne l'attention de ce qui devrait réellement nous préoccuper (je reconnais que tu l'abordes, mais accessoirement) : la dévalorisation et la déliquescence de l'enseignement, origine et conséquence de la pénurie d'enseignants, problématique sociale, culturelle et politique dans laquelle les programmes, ramassis de mots et de paperasse, n'ont pas grand chose à voir. Par contre, je suis convaincu, comme tu l'évoques à propos du Canada, que c'est sur l'organisation même de l'enseignement que nous devons agir pour faire avancer les choses : du théâtre, de la musique, des activités culturelles... Ce sont les grilles horaires, la répartition des matières et des domaines qui doivent être modifiées. Et il ne faut pas, dans le même temps, négliger les compétences. Un homme heureux est un homme qui sait faire, pas seulement qui sait. N'en es-tu pas un exemple ? Tu sais, mais surtout tu sais écrire. Si tu étais privé de cette compétence, pourrais-tu être heureux ? Je ne connais pas autour de moi que des musiciens, des artistes, des comédiens, des écrivains... Certains de mes élèves le sont devenus et parfois un peu grâce à moi, mais la plupart exercent des professions bien plus banales et mon fils, courtier en assurances, père de deux enfants, me semble plutôt heureux... Cela dit, j'ai aussi toujours fait le maximum pour qu'ils comprennent le monde qui les entoure, qu'ils puissent aborder l'actualité sociale et politique avec un regard personnel et critique, pour les aider à devenir des citoyens lucides. Mais, tiens, cela n'est-il pas écrit en exergue du décret "Missions", encore un texte fourre-tout dont peu d'enseignants ont compris... l'implicite.
Portrait de Pr S.Feye
C'est surtout la qualité des matières qui est le plus important. Une grande majorité des enfants sont crevés par des matières débiles. Personne n'ose le dire. Nous oui. Schola Nova
Portrait de Pr S.Feye
C'est surtout la qualité des matières qui est le plus important. Une grande majorité des enfants sont crevés par des matières débiles. Personne n'ose le dire. Nous oui. Schola Nova

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