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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Froideur des chiffres. Production. Accumulation

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 06 février 2018

Photo©Laurent Berger

Le taux de redoublement enregistré l’an dernier en secondaire s’élève à 15,3 %: 53508 élèves. Gérer des ressources humaines, suivre des statistiques, enquêter sur des niveaux, quantifier tout, tout mettre en tableaux, classer les écoles. Où se trouve l’humain derrière les sondages? Cette habilité à tout mettre en chiffre nous éloigne de la conscience de ce que signifie l’être humain. J’observe que la technique prend le pas sur la dimension humaine. Regardez le nombre de tags produits sur les murs de notre ville: accumulation et production du capital qui se montre de manière générée. Le geste devient machinal et performatif. Imiter, reproduire à l'infini, geste automatique, attitude moutonnière.

6 élèves sur 10 doublent dans l’enseignement secondaire. Ces chiffres ne sont pas là pour s’inquiéter des conséquences morales du redoublement sur les élèves. Ils sont mis en évidence à des fins financières : un élève qui double, cela coûte cher ! Il y a donc une supercherie qui se présente avec l’apparence de belles intentions. Le but est de continuer à définancer l’enseignement public en faveur des écoles privées. Donc, avec moins de moyens et une non augmentation des salaires des enseignants, il leur est demandé de répondre aux besoins individuels de leurs élèves en baissant leurs exigences, en nivelant les contenus des savoirs afin de les laisser passer alors que les écoles privées maintiennent des exigences pour les élites. Laisser passer les élèves de première secondaire en supprimant les examens tout en ne leur donnant pas autre chose en échange les laisse désoeuvrés, sans motivation, ils deviennent intenables. Ce système pernicieux ne fera que renforcer les inégalités sociales tout en nous faisant croire le contraire.

La société du niveau remplace la société qui émancipe. La pédagogie du niveau et de l’évaluation constante remplace la pédagogie qui développe le plaisir de l’apprentissage. Les élèves ne regardent plus que leurs notes finales sans vraiment voir leurs erreurs, sans vraiment comprendre la raison de leurs échecs, ils veulent négocier leurs points avant de vérifier s’ils ne pouvaient pas améliorer leur travail. Si l’école n’est plus qu’une simple machine à apprendre avec cette pédagogie par objectif, dirigiste, austère, alors, elle perd ce qu’elle pourrait nous donner afin de rendre ce monde plus humain. Pour ajouter moins de malheur au malheur, il faudrait plutôt défendre une pédagogie par le sens. Il ne s’agit plus pour l’école de surveiller et de punir, mais bien avec l’apparence de nouvelles pédagogies vendues, de conformer, d’intégrer avec un enseignement dit différencié le plus d'individus possibles au monde du travail. L’approche unique par les compétences mécanise les activités découpées en séquences, en activités qui doivent toutes être rentables. Approche dogmatique qui se développe au détriment des savoirs émancipateurs Ce qui a pour conséquences de classer, de hiérarchiser, de diviser les jeunes. Faire en sorte qu’ils s’adaptent à un marché instable basé sur la performance et la flexibilité.

L’efficacité prime sur le geste humain. L’école pourrait être un espace commun où tous les hommes de bonne volonté se retrouvent pour élever les générations futures. Le souci d’efficacité, la suprématie de la technique, le cloisonnement des disciplines, les professeurs qui sont isolés dans leur classe : tous ces éléments ruinent l’espoir universel. Diviser pour mieux régner tel est l’objectif qui ne semble guère avoir changé. L’école unique avec une formation commune pour tout le monde n’existe pas, ce sont des écoles différentes selon les quartiers où elles se trouvent qui se dévoilent, ce sont ces écoles à discrimination positive qui ne sont pas vraiment démocratiques.

Depuis que je tiens cette chronique sur l’avenir de l’école, je ne cesse avec quelques uns de dénoncer la montée des inégalités sociales, la dérive marchande, le sacrifice des savoirs aux compétences, la citoyenneté moutonnière, les conditions dégradées des professeurs; je ne peux que confirmer tout comme Nico Hirtt, membre de l’APED (association pour un enseignement démocratique) que l’école rencontre bien de nouveaux maîtres obsédés par les chiffres. L’école est prisonnière des directives européennes. L’OCD se plaint de l’école, elle ne serait pas adaptée, elle serait trop académique par rapport aux exigences du marché, il ne suffit plus d’apprendre aux élèves d’être humains, polis. L’école est jugée dépassée, elle est priée d’individualiser les trajectoires scolaires.

Le marché : produire de la viande, du divertissement, de la drogue, des gens célèbres. Produire uniquement des perspectives à court terme, diffuser massivement une sous-culture commerciale, faire croire que l’on peut avoir réponse à tout en appuyant sur un bouton.

En principe, l’école ne devrait céder au repli sur des compétences opérationnelles que nous proposent les pédagogues du capital, mais au contraire favoriser l’accès aux vastes champs de savoirs qui donnent la force d’appréhender le monde dans toutes ses dimensions : scientifique, philosophique, éthique, artistique, culturelel.

Si on ne change pas d’école, on permet seulement de changer d’école. L’homme réducteur, facilitateur, marchand rejette la complexité, la diversité et se lance dans les simplifications abusives. Nous sommes donc loin de la pédagogie, de la transmission de récits qui tentent d’expliquer cette complexité. Or la laïcité est ce qui admet l’égalité dans la diversité. Elle est résolument du côté de l’inclusion et non de l’exclusion.

Faire du chiffre, tel le béaba de l’accumulation produite par le capitalisme. Les questionnaires vrai ou faux se généralisent ainsi que les choix mutliples: produire le plus possible de réponses formatées attendues. La machine appelle la machine, la reproduction appelle la reproduction. La loi économique nous oppresse: toutes les utopies possibles sont balayées. Est-ce que la note donnée encourage vraiment l’élève à bien travailler?

Je m’interroge sur la frénésie évaluative qui s’est emparée de la société. L’ obsession de la comparaison qui déclare partout: les évaluations PISA exigent la muliplication d’épreuves externes. Cette frénésie de l’inspection administrative vérificatrice corrompt le sens de l’apprentissage. Les élèves ne finissent que par produire des efforts aux moments de ces tests imposés. La pédagogie se trouve détournée au profit de stratégies extérieures à l’école. Ces tests présentent des contenus qui n’ont parfois rien à voir avec ce que le professeur aura vu en classe pendant l'année. Ils répondent officiellement aux besoins d’apprentissage des élèves, mais en réalité ces questionnaires les détournent de la socialisation, de la solidarité, de la dimension éthique et esthétique. Des inspecteurs nous répondent: "vous devez suivre ces directives d'en haut!" Qui sont ces gens d'en haut? Qui représente cette suprême autorité de droit économique? 

Ces tests favorisent une tension croissante dans les classes, instaurent un climat de compétition et de concurence qui accompagne une augmentation de la violence. Ces évaluations externes sapent les efforts des enseignants qui défendraient encore un enseignement humaniste.

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