semaine 38

L'homme invisible

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 11 mai 2021

Photo © Laurent Berger

Après la vague des reproches - Ils se plaignent toujours!- , des dénigrements - Ils sont toujours en congé! Voici venu le temps de l’invisibilité pour les enseignants. Qui sont-ils? Que veulent-ils? Que sont-ils devenus? A la limite, deux minutes de prise de parole devant un micro pour livrer leurs impressions. Mais certainement pas pour affirmer leurs combats, communiquer leurs inquiétudes. Les intérêts des parents sont bien plus importants comme électeurs potentiels. L’école a été mise au centre de la crise du COVID. Les jeunes ont été considérés comme victimes dans les discours médiatisés: déprimés, délaissés, en décrochage scolaire, suicidaires, etc. Certes, il est important de souligner que les adolescents ont souffert durant la pandémie. Mais cette focalisation sur un groupe, mise en évidence avec de bonnes intentions, accompagnée d’une présence de pédiatres sur les plateaux télévisés a transformé la vision de l’école. L’école n’est plus le lieu où tous les acteurs ont leur importance, les enseignants sont devenus invisibles, c’est comme s’ils n’existaient pas. Leur absence  de  témoignages pertinents dans les médias est bien révélateur.  La rareté de la prise en considération de leur expérience indique que la dévalorisation de la profession poursuit son cours de manière inexorable .

Au début de la crise, les vieux étaient mis au centre des préoccupations, aujourd’hui, ce sont les jeunes et leurs grands malheurs qui somment l'école de fonctionner. L'école qui devait déjà s'occuper d'un tas de choses, est aujourd'hui priée de soigner, de rassurer, de laisser passer, de rattraper le temps  perdu, de laisser tomber les examens ou de les maintenir, de consulter toujours les parents, de rafraîchir son site Internet, de se conformer aux circulaires, de se conformer aux plans de pilotage car la réussite est obligatoire, l'échec est devenu insupportable. A l’école, il n’ y aurait que des jeunes entre eux, pas tellement contagieux, pour qui l’école est essentielle! On oublie alors la minorité de jeunes marginaux pour qui l’école à distance a été une aubaine, ces jeunes qui n’étaient plus harcelés, qui ne souffraient plus de la violence scolaire. Alors, on a entendu ces pédiatres affirmer qu’il est nécessaire que les enfants reviennent tous à l’école alors qu’en réalité ces pauvres enfants étaient déjà à l’école tous les jours avec une hausse de contaminations au sein du corps enseignant. On leur dira qu'ils ont attrapé le satané virus ailleurs qu'à l'école. C'est bien connu, on attrape rien à l'école!

A l’heure de la post vérité ou plutôt de la non vérité, on peut tout dire et n’importe quoi en ignorant la réalité. Donc, dans la perspective actuelle, les jeunes et leurs besoins sont devenus l’absolu de l’école. A tel point que la bienveillance et la clémence, deux mots vidés de leur contenu, sont devenus le mot d’ordre. Peu importe que les professeurs ne soient pas vaccinés, que les locaux soient insalubres. Peu importe que des professeurs tombent malades, ils auront bien des congés pour récupérer, de toutes façons, personne ne les écoutera, ils ne sont plus intéressants, ils ne sont pas protégés par des lobbies. La non vaccination non prioritaire des enseignants témoigne de leur faible importance pour nos dirigeants belges. Les lobbies sont fortement médiatisés. Quel professeur surchargé de corrections, de notes de services, de réponses à donner à des messages virtuels aurait le temps de constituer un groupe de pression? Chaque enseignant est isolé dans sa classe alors qu'il est traité d'individualiste tout en lui donnant pas la possibilité d'entrer en concertation avec ses collègues: dépolitisés, ils ne sont plus grand chose. Méprisés, ils sont délaissés. Leur manque de visibilité est donc assuré.

Des indices  peuvent vous donner une idée de la souffrance des professeurs, non pas pour affirmer qu’un groupe souffrirait plus qu’un autre, non, au contraire, pour rappeler que l’humanité souffre. Dans l’enseignement officiel, une première période avec des travaux et des contrôles corrigés et évalués qui finalement ne sera pas prise en compte. Une deuxième période qui a déjà fait l’objet de conseils de classe et d’une réunion des parents doit refaire l’objet de la même procédure fin mai. Une troisième période prolongée jusqu’au 10 mai pour les années qui n’auront pas d’examen. Ensuite, un document à remplir pour chaque élève où il faut mentionner les compétences atteintes et les matières vues, les compétences non atteintes et les compétences non vues. Après, quelques mois en enseignement hybride, fatigués de Visio, usés des courriels des élèves et de leurs parents, torturés par la position assise sur une chaise, les voici revenus ce lundi à l’école pour tous les jours à plein régime, la salle des professeurs bondée de monde, les couloirs envahis de jeunes, les distances sociales impossibles à tenir. Il faut aussi qu’ils soient à l’école malgré les classes surpeuplées, les espaces réduits, le manque de ventilation.

Durant cette crise, tout d’un coup, l’école a semblé présente, miracle! Le monde politique qui est capable de gérer, d’administrer, de manager a parlé de l’école, c’est très bien! Mais ce monde est-il capable de présenter une vision à long terme sur l’éducation et l'instruction? Est-il capable de tenir un véritable discours moral ou éthique. La bienveillance répétée n’est-elle pas devenue l’instrument du clientélisme? Je veux être réélu, telle semble être la priorité, prolonger ma carrière avec le sourire pour les pauvres petits. Mais quid alors de ceux qui sont supposés les guider, les instruire, leur donner le sens critique, leur donner des armes pour affronter les affres de la vie? L’école est-elle la seule panacée pour les enfants? Est-elle le tout suffisant pour leur épanouissement? Des enfants qui demeurent enfermés chez eux en sécurité devant des écrans, qui ne construisent plus de cabanes dans les arbres, qui ne s’égratignent plus, qui ne se blessent plus, plus de cicatrices, plus de plaies ouvertes, plus d’aventures réelles, plus de déconnexion, devenus incapables de goûter le présent sans devoir consommer.

Mais les enseignants où sont-ils? Que vaut leur parole? Ils ont bien les syndicats, mais faire grève, c’est fini! A la limite, peut-être deux ou trois arrêts de travail passés inaperçus! Il serait intéressant de vérifier ce que représentent ceux qui passent plus de temps avec les enfants que leurs parents dans la société civile.  Les professeurs peuvent-ils influer sur les décisions politiques? Si vous entrez dans une salle des professeurs, vous écouterez de jeunes professeurs experts en belles séquences sur Power Point, en experts de compétences à développer, sachant minuter chaque morceau de leurs leçons, ou d'autres se plaignant du niveau des élèves et de leur comportement, mais vous serez peut-être étonné comme moi du manque de parole politique, de l'absence d'engagement. C'est ce que je désigne par la dépolitisation de l'enseignant. Dépolitiser l'éducation pour mieux la rationaliser, la contrôler, la mécaniser avec l'apparence de la bienveillance, voilà la tendance, en faveur d'une grande réussite! L'éducation n'est dés lors plus basée sur l'esprit, mais sur la preuve. Elle est devenue comme le reste un produit. Elle doit être utile. La diversité des opinions est par conséquent bannie à cause de la primauté de la rationalisation. La déconnexion de la réalité scolaire s'aggrave au profit d'expertises cliniques. Comme si seul le savoir clinique  pouvait tout résoudre à l'école. Le jugement personnel de l'enseignant n'a plus de valeur, c'est l'expertise externe qui domine. Les pratiques deviennent alors uniformes, impersonnelles. L'éducation doit désormais être performante au détriment de la réelle présence. La présence ou son présent qui sont effacés au proft de la grande machine.

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