semaine 03

Le professeur errant

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 07 janvier 2019

Photo © Laurent Berger

Pour commencer cette nouvelle année prometteuse, je vous propose un petit récit afin de vous distraire, je vous épargne ainsi pour cette fois les réflexions philosophiques d’un pessimiste militant. Je ne vais donc pas vous embêter avec des pensées en apparence amères qui font dire à certains que je suis déprimé; ce qui n'est absolument pas le cas, car ce matin, après ce congé, je suis en réalité toujours aussi heureux d’être en classe. 

Parfois, il y a des jours où rien ne va, des jours où des successions de petits faits vous font arriver en retard au travail. Une accumulation de détails anodins qui rendent tout imprévisible. 

Lundi matin, c’est la reprise des cours après une période d’examens et de congé d’hiver. Il est tout content de revoir ses élèves pour les provoquer gentiment, pour les sortir du conformisme, pour éveiller leur sens critique, pour prendre conscience des clichés, stéréotypes, préjugés qui nous envahissent. Il s’est levé tôt, a rassemblé toutes ses affaires. Mais voilà que les choses le surprennent, un tram arrive 5 minutes plus tard que prévu, deux feux rouges, un bus qui s’arrête pour laisser passer une dame avec un déambulateur, un bus qui doit suivre un camion qui ramasse les poubelles, une rue qui monte, des voitures dans tous les sens, une route humide, un bus qui doit laisser passer une voiture qui ne se trouve pas dans le bon sens, un bus qui est surpeuplé, un conducteur qui doit attendre avant de fermer les portes pour redémarrer, un bus dans une rue étroite qui doit laisser passer un autre bus, des passagers compressés qui n’arrivent pas à sortir. Toutes ces choses qui retardent son arrivée, lui qui déteste être en retard, des élèves qui d’habitude l’attendent dans la cours avec l’éducateur qui aujourd’hui se rendent directement à l’étude, il doit alors faire un détour pour venir les conduire dans sa classe. Un logiciel qui a un bug, un clavier qui ne fonctionne pas afin de prendre les présences. Une période qui n’a pas été déverrouillée pour mettre les derniers points. Première journée d’une nouvelle année qui commence fort ! Heureusement, la chaudière de l’école a été allumée, miracle, il y a du chauffage, ne voyons pas tout en noir ! Mais des travaux dans la rue font raisonner un bruit insupportable tandis qu’il tente de corriger les examens avec ses élèves. 10 minutes pour aller dire bonne année à ses collègues déjà bien énervés, déjà bien fatigués après 3 heures de cours à tenter d'en placer une parmi des adolescents contents de se retrouver et qui ont tant de choses à se raconter! 

Comme ce mercredi matin, dernier jour de la session d’examens de décembre où depuis une semaine la machine à photocopie n’agrafe plus les feuilles, ainsi, il doit tout trier lui-même, ce qui lui prend un temps considérable. En fait, les gens ne voient pas la partie de l’iceberg immergée qui est bien longue et profonde, il ne voit que la surface des choses, ils ont l’impression que l’enseignant ne travaille que 20 heures par semaine. De quoi se plaignent-ils au fond, ces sinistres fonctionnaires? 

Un incident mémorable l’a fait vraiment paniquer, il y a quelques années, après avoir corrigé une centaine de copies, il les rapporte à l’école en tram, seulement distrait par une collègue très bavarde et heureuse de prendre bientôt sa retraite, alors que lui en a encore pour 15 ans. Il arrive à l’école,  s’aperçoit qu’il n’a plus ses copies qu’il devra montrer aux parents, à l’inspecteur, au Préfet des études, c’est une catastrophe, il n’en revient pas, il a des sueurs froides, la réunion des parents va avoir lieu dans quelques jours. Heureusement, un coup de téléphone de la S.T.I.B. lui signale que ses copies ont été retrouvées dans un bon état mais que le sac a dos qui les contenait semble avoir été volé! Il se précipite aux objets retrouvés loin de son quartier, mais déterminé à récupérer son bien précieux, il court à ses retrouvailles. Un grand soulagement pour lui! Plus de peur que de mal! 

Et pour terminer ce petit récit de sa vie de professeur errant, il se souvient de l’épisode du train. C’était au petit matin en hiver, dés l’aube, il s’est levé fatigué tout engourdi. Heureusement, aucune élocution d’élève n’était prévue ce jour là, sinon il pourrait s’endormir devant eux, ce qui fait assez mauvais genre tout de même! Il décida, une fois n’est pas coutume, de prendre le train régional afin de tester ce moyen de transport. Il faisait encore si noir qu’il ne pouvait pas distinguer les gares qui défilaient devant ses yeux engourdis. Si bien qu’il rata la bonne gare d’arrivée, il dépassa de loin l'endroit où il aurait dû descendre! Il prit un  autre train pour revenir sur ses pas, malheureusement, la batterie de son téléphone portable était morte! Si bien qu’il ne put prévenir l’école de son retard. Il fut convoqué par la direction qui ne crut bien entendu pas à son histoire, qui lui donna un sérieux avertissement et il évita de justesse un mauvais rapport. Heureusement que l'inspecteur était passé l'année dernière et lui avait fait comprendre qu'il respectait bien les critères d'évaluation, qu'il ne donnait pas encore trop d'échecs jusqu'à présent! Que ses cours étaient intéressants! Ce qui le rassura! Bon, ce qui ne l'empêcha pas de penser à de nouvelles formules miraculeuses pour motiver ces jeunes, pour les rendre plus attentifs. Ce qu'il préfère c'est quand un élève vient le trouver à la fin de l'heure pour échanger ses points du vue sur le cours. Un moment précieux, intime, un dialogue qui le pousse à continuer malgré toutes les épreuves et  tous les obstacles! 

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