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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

"Sale intello!"

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 19 juillet 2017

Photo © Laurent Berger

L’intelligence est-elle vraiment aujourd’hui un exemple à suivre ? Est-elle recommandable ? Certaines expériences menées sur le conformisme montrent que le groupe choisit un leader juste un peu plus intelligent. Ceux qui le sont nettement plus sont systématiquement écartés. Ceux qui raisonnent autrement, qui gardent leur distance par rapport à la présence de la pensée binaire sont plutôt mal vus. Ceux qui ne partagent pas immédiatement les causes entendues du jour sont déconsidérés. Ceux qui ne se réclament pas d’un clan précis, mais qui défendent la paix universelle sont des traitres. Ceux qui n’adhèrent pas au signal envoyé, qui ne marchent pas dans le groupe, sont vus comme des éléments dangereux, car on a besoin de les situer quelque part. Or je continue à penser que la singularité, la distance, l’adogmatisme, la non soumission à un parti sont des principes d’autonomie à transmettre aux élèves. La remise en cause de l’humour assimilé à l’intolérance me paraît aussi le signe d’un mépris actuel envers la pensée. 

Je suis souvent saisi quanden enttendant l'insulte au milieu scolaire: "sale intello! » J’observe des élèves, qui participent en début d’année, sans nécessairement jouer au frotte - manche. Des élèves qui, de manière discrète, démontrent qu’ils sont cultivés, qu'ils peuvent formuler leur propre pensée avec un autre vocabulaire. Puis, les mois passent, et je constate que ceux-ci ont bien changé, qu’ils ont adopté la langue du groupe dominant, qu’ils expriment un désintérêt flagrant envers la nouveauté. Je suis aussi supris de remarquer que certains élèves ne détectent pas dans les textes philosophiques la présence de l’ironie, de l’antiphrase, de l’humour noir.

Aujourd’hui, il semble que la médiocrité gagne le pouvoir. Celle-ci atteint aussi bien le monde de l’entreprise que le monde politique. La pratique de la remise en question nécessite un sens de la mesure, de la responsabilité, que la vitesse, la spontanéité contrecarrent. Le lettré paraît un dinosaure. Le lecteur, qui éprouve la nécessité de se retirer, de trouver le calme afin de se concentrer, devient une espèce rare. Néanmoins, heureusement, tout n’est pas perdu, il existe encore des élèves qui sortent des livres en classe. Ce sont plutôt des solitaires, des marginaux, mais ils témoignent que le livre ne va pas disparaître!

L’apprentissage n’engendre pas un plaisir immédiat. Il exige que l'on puisse accepter son caractère austère. Il est illusoire de croire que l'on peut rentrer directement dans sa pratique. Apprendre afin de progresser, ce n’est pas automatiquement se divertir. S’instruire, ce n’est pas se réfugier dans la première croyance venue. C'est écouter avant de se prononcer. 

Le savoir émancipateur n’est pas rassurant, car il bouscule le conformisme. Les humanistes, qui défendent une certaine conception de l’école, pourraient s’avérer des résistants. Evitons de confondre le véritable progressiste qui se bat afin de conserver le progrès durement acquis après d’âpres combats, avec les réactionnaires. La présence d’une pensée binaire renforce un étiquetage définitif. Dès qu’un penseur se permet de signaler un nivellement de l’école, il se fait taxer d’élitiste, de ringard, il est accusé de ne pas suivre la mode, il faut être de son époque. S’il ose affirmer la nécessité de redéfinir une morale, de mettre des limites, il se voit méprisé. S’il pense qu’il est urgent de penser aux nouvelles valeurs qui pourraient nous élever, c’est tout juste, s’il n’est pas considéré de droite! 

L’école devrait premettre à celui qui ose se différencier, se démarquer, qui parait étranger aux modes de fonctionnement de la majorité, de s’exprimer librement, de trouver sa place, d’enrichrir les autres de ses particularités. Son argumentation doit pouvoir être entendue. Néanmoins, il existe actuellement un déficit de l’argumentation, les réseaux sociaux précipitent la parole qui ne prend plus le temps de se développer. On like ou on ne like pas, on n’adhère ou on n’adhère pas, on choisit son camp, on se conforte dans ses idées, on reste dans le même environnement, on ne lit plus d’autres façons de voir les choses, on ne reçoit plus d’autres analyses. Le profilage, l’algorithme, le codage numérique, le communautarisme, les amitiés par Facebook, nous maintiennent en quelque sorte entre nous. Le danger est donc de ne plus pouvoir être déstabilisé, dépaysé. L ‘argumentation suppose l’acquisition de savoirs émancipateurs, préférentiels, elle relève également de l’expérience personnelle qui a fait ses preuves. Elle demande qu’on puisse être en présence de différents points de vue, qui ne nous réconfortent pas nécessairement dans notre sens. Ainsi, la pratique de l’argumentation devrait être maintenue dans l’enseignement ainsi que celle de l’éloquence. Mais les épreuves externes que je rencontre en français, laissent de moins en moins de place pour la réflexion. Il est vrai qu’à cause des classes nombreuses, la correction de questionnaires à choix multiples est plus rapide. Trente-cinq dissertations bien développées demandent du temps.

La fabrication remplace la réflexion, le bricolage remplace la distance nécessaire pour maintenir une pensée qui est indépendante de toutes les pressions exercées par la circulation des discours entendus qui nous sont vendus à longueur de journée. L’école devrait donc permettre cette indépendance, mais elle est sommée de produire des consommateurs et des travailleurs. Nouvelle directive qui réduit la liberté d’enseigner, la liberté de créer. La question que je continue à formuler ouvertement dans cette chronique est la suivante: est-ce que  l'éducation doit répondre aux besoins de la société ou doit-elle favoriser la métamorphose de l'être afin qu'il n'ait pas peur de ce qui lui semble étranger? 

La vitesse prônée empêche la naissance de la patience, de la nuance, de la concentration. La recherche de la vérité sollicite la volonté de nous écarter des dogmes qui aujourd’hui se multiplient. La libre pensée exige que nous sortions du combat mené par la pensée binaire. Mais se tenir à l’écart nous est désormais interdit. Au manque du développement de l’argumentation, s’ajoute une diminution de la pratique de l’humour. L’humour est également un signe d’intelligence. L’école pourrait être le lieu où les élèves apprennent à dialoguer avec du recul, en ne prenant pas tout au premier degré, en distinguant les idées qui nous rendent libres de celles qui nous rendent esclaves. Ce qui caractérise l’Occident, c’est cette possibilité que nous avons de dialoguer, de partager et d’échanger des idées, de critiquer les croyances en ne nous prenant pas trop au sérieux. La dérision et l’autodérision sont le signe d'une tolérance active. L’humour permet de tenir à distance le déclenchement de la violence. Il est curieux d’observer que celui-ci peut être vu comme un signe d’intolérance vis-à-vis des religions. Au contraire l’humour est pacificateur alors que ce sont ceux qui prennent tout au sérieux qui peuvent devenir violents !

L’école devrait pouvoir permettre aux élèves de sortir de traditions régressives, de s’évader du carcan familial, de pouvoir entendre d’autres discours plus nuancés. Quand je lis qu’un professeur de religion aurait été licencié pour sa vision trop progressiste qui dérange la tranquillité de sa communauté, je ne peux qu'être inquiet. Quand j’entends certains témoignages qui me signalent que certains professeurs libres penseurs préfèrent s’autocensurer afin d’éviter les ennuis, je pense que la liberté d’expression est bien menacée. Quand j’entends que dans certains environnements, il est préférable de ne pas critiquer la politique d’Israël par rapport à la colonisation, je constate que la pensée n’est plus libre.

En conclusion, je m’interroge sur le devenir de la pensée. Un choix se déclare aujourd’hui : censure ou liberté d’expression ? Neutralité ou libre pensée ? Opinion personelle ou opinion consensuelle ? Tolérance par l’abstinence de tout jugement critique ou tolérance par la pratique de l’autodérision ? Préférer le politiquement correct ou la franchise? 

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