semaine 47

Papa Tango Lorenzo...

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 20 novembre 2021

Le livre de Lorenzo raconte la vie d'Osvaldo, parti du nord de l'Italie pour s'enraciner à Charleroi, où il est possible de goûter la pasta i fagiolli. La couverture du livre est une toile du regretté peintre André Aubry. Un signe d'amitié. Photo © Marcel Leroy

Devant la gare de Boitsfort, à la fête d'Entre Les Lignes, Lorenzo riait sous sa casquette de laine. Arriva André, qui observa que tous nous venions du pays de Charleroi. Du coup, la conversation s'est orientée vers des propos de haut vol, comme "Tu as connu le café Le Club, où l'on entendait du blues venant tout droit de Londres?" Le café surnommé "Station of the stars", piloté haut la Carlsberg par Hilaire, entouré de Taf, Michel et Renzo, barmen de légende, aura fait beaucoup pour nous donner le sens des valeurs, notamment celles de la rencontre et des chemins de traverse. C'est André qui m'a dit que Lorenzo Cecchi est un écrivain. Né à Charleroi, en 1952, il a publié dix romans entre 2012 et 2021. De "Nature morte aux papillons", sorti au Castor Astral, à "Comme un tango", publié chez Couleur Livre, il aura parcouru un sacré chemin. 

André Fromont m'a passé le "Tango" de Lorenzo et le moins que l'on puisse dire c'est que cette lecture vous emmène en voyage dans le labyrinthe des mémoires qui recoupent leurs trajectoires. Le récit se déroule entre l'Italie et le Pays Noir. Part de Morrovale, dans les montagnes du nord de la péninsule et se poursuit dans la région de Charleroi. Le narrateur, Vincent, raconte l'histoire d'Osvaldo, son père, venu gagner sa vie en la risquant dans les mines belges. Il descendait au Bois du Cazier, Osvaldo. Echappa à la mort le 8 août 1956. Il est mort à 48 ans, de la silicose, en se souvenant de ses compagnons "restés dans le trou".  

Si Vincent raconte - en lisant on perçoit la chaleur de sa voix comme si on était réunis autour du poële dans un café aux banquettes de bois alors que l'hiver emballe la nuit- c'est pour garder la trace d'Osvaldo et Mirella, de leurs enfants et de la famille qui s'est élargie. Dans l'épilogue, Vincent se revoit alors qu'il allait sur ses quatre ans, serrant la main de sa maman, devant la grille où du Cazier pleuraient les femmes. La seule fois où Vincent a vu Osvaldo pleurer, ce fut là-bas. En 2019, lors du 63e anniversaire de la tragédie du 8 août 1956 qui fit 262 victimes, le narrateur avait vu remonter tous ses souvenirs au jour. Ce même jour où, lors de la commémoration, Michele Ciccora lut son message où il demandait que les restes des 17 inconnus du Bois du Cazier soient exhumés pour procéder à des analyses ADN. Michele veut que son père rejoigne sa mère dans le cimetière où elle repose, seule, en Italie. 

"Comme un tango"  s'avère comme un grand témoignage sur l'émigration, en suivant un être parmi des milliers.Tous venus d'Italie, en 1946, quand la Belgique et l'Italie on signé le traité s'engageant de part et d'autre à exporter des travailleurs contre du charbon. Le ton est celui de la confidence quasi murmurée. L'humour se mêle  à la gravité. Comme la vie, ce tango des quatre saisons est un tourbillon. Par la grâce des pages, on suit Osvaldo de Morrovalle à la  place des Haies à Marcinelle en passant par la Chenevière pour descendre près de la Sambre, dans le quartier des cinoches et des cafés. Les générations se confondent, se passent le relais, il en est qui se font la malle d'autres qui débarquent. Les humains  toujours voyagent au gré des vents.   

Ce document de 289 pages, écrit en 2019, je le place entre la"Rue des Italiens" de Toni Santocono et "Les oiseaux sans plumes " d'Anna-Maria Secchi. Cette dame venue de Sardaigne dans l'après-guerre a donné en partage un ouvrage d'une force rare. De la même veine que "Comme un tango" , ce sont des voix qu'il faut entendre. Pour mieux comprendre les gens qui débarquent, avec ou sans papiers, de nos jours, dans nos contrées. Les Italiens, en 1946, avaient un emploi. Mais, loin de chez eux, ils étaient quand même très seuls. Lorenzo Cecchi, avec cet ouvrage, parle au nom des générations qui se succèdent. "Papa tango Charlie" était une chanson de Mort Shuman où il était question d'amitié. Son livre est lancé du petit avion qui passe, là-haut, et que l'on ne voit pas. Nuages du temps qui s'écoule, qui font que s'estompent les souvenirs, aussi vite que le courant emporte les eaux de la Sambre et de toutes les rivières et des fleuves et de nos histoires entremêlées.


Comme un Tango
Lorenzo Cecchi
Editions Traverse

 

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